vendredi 24 juin 2016

Une relance possible (1971)



EN FRANCE

M. SOUSTELLE : une relance possible

[Le Monde, 30 octobre 1971]

M. Jacques Soustelle, ancien ministre, animateur du mouvement Progrès et Liberté :

"La majorité obtenue par le gouvernement britannique est écrasante. Ce qui est encore plus digne de remarque, c'est qu'elle exprime la volonté des représentants élus du pays par-dessus les limites des partis. Cette décision historique est donc nationale et non point partisane.

"Voilà l'Angleterre ancrée au continent, et je suis de ceux qui s'en réjouissent de tout cœur, ayant depuis longtemps souhaité voir cette grande nation civilisée se joindre aux six partenaires actuels de l'Europe. Une relance de la construction européenne apparaît maintenant possible."

dimanche 19 juin 2016

Préface à Algérie française, 1942-1962 (1980)



[Préface à Algérie française, 1942-1962 de Philippe Héduy, Paris, Société de production littéraire, 1980, p. 5-6]

Dix-huit ans après la honteuse capitulation d'Evian, il est grand temps que l'on commence à faire le bilan de ce qu'a été, de ce que signifie pour la France et pour le monde ce sombre épisode de notre histoire. Il est urgent, certes, de tout faire pour qu'après cette longue suite d'années, après tant de promesses non tenues, de déceptions et de refus, ceux qui ont tout perdu reçoivent les indemnisations qui leur sont dues (à moins qu'ils ne soient morts avant, comme on le souhaite assurément dans certains milieux) et pour qu'une véritable et totale amnistie rende pleinement justice aux victimes de l'arbitraire.

Il est peut-être encore plus urgent, car de cela tout découle, de rétablir la vérité, de déchirer le voile épais de mensonges et d'impostures, de falsifications et de calomnies qui cache encore aux yeux du plus grand nombre la réalité du drame algérien et de ses conséquences.

Nous qui avons résisté à l'abandon, on ne s'est pas contenté de nous combattre par la force, on s'en est pris à notre honneur.

C'est notre honneur qu'il s'agit de rétablir aujourd'hui. Nous n'étions pas, nous qui défendions l'Algérie française, d'abjects exploiteurs attachés à leurs privilèges, ni des fascistes rêvant d'abattre la République, ni des imbéciles incapables de comprendre l'évolution du monde. Nous avons été insultés et salis sans pouvoir répondre, pendant des années. Notre pensée a été caricaturée, notre idéal bafoué. Le mensonge a régné souverainement sur la France en nous rejetant hors de la nation.

Nous voulions l'égalité de tous les Algériens réconciliés dans la démocratie, c'est-à-dire la liberté et la paix.

Nous voulions une Algérie indissolublement liée à la France avec son originalité, sa culture, son âme.

Nous voulions le progrès économique et social des masses musulmanes.

L'intégration, c'était cela. Nous a-t-on même écoutés ? A cette doctrine de paix et de liberté, on n'a répondu que par le sarcasme et l'injure.

Et par la répression - la plus violente, la plus inique de notre histoire récente.

Onze mille personnes arrêtées sous le régime de l'article 16, c'est-à-dire du bon plaisir et des petites vengeances ; des camps de concentration, complets avec barbelés, miradors et chiens policiers, à St-Maurice l'Ardoise et à Thol, où étaient enfermés, le plus souvent sans savoir pourquoi, sans jugement, des journalistes, des fonctionnaires, des citoyens qui osaient tenir en 1961-62 le langage qu'avait tenu le chef du gouvernement trois ans plus tôt ; la délation organisée et récompensée au sein de l'armée, dans une affreuse complicité entre le pouvoir et la subversion ; des parlementaires, d'anciens résistants, condamnés à l'exil et pourchassés à travers l'Europe par les truands devenus "policiers parallèles" ; des patriotes, hommes et femmes, torturés - notamment à la caserne des Tagarins à Alger - par des "spécialistes" vietnamiens et FLN ; des officiers kidnappés à l'étranger comme ce fut le cas du colonel Argoud ; enfin d'implacables sentences de mort prononcées par des tribunaux d'exception. Telle a été la réalité française à l'époque dont je parle.

En pleine illégalité, car les conditions très précises d'application de l'article 16 de la Constitution n'ont été réunies à aucun moment, prenant prétexte d'une tentative de putsch qui dura 4 jours pour imposer au pays une dictature fascisante qui s'est prolongée pendant 15 mois, le pouvoir s'est acharné à déshonorer ses victimes. Soit dit en passant, bien que cette organisation humanitaire qui s'appelle Amnesty International ait existé, paraît-il, à cette époque, je n'ai jamais entendu dire qu'elle se soit intéressée le moins du monde aux souffrances des emprisonnés, au calvaire des exilés ou au sort des condamnés à mort.

Nous avons été pendant toutes ces années les parias, les intouchables. Contre nous, tous les coups étaient permis, comme avait été permis, sans que personne protestât au nom de la conscience universelle si prompte à s'émouvoir pour les terroristes, le traitement barbare infligé en mars 1962 à toute la population civile du quartier de Bab-el-Oued (tirs de mitrailleuses contre les maisons, mise à sac des appartements) avec comme point culminant le massacre de la foule défilant sans armes rue d'Isly avec ses drapeaux.

Oui, une opinion métropolitaine intoxiquée a laissé sans réagir se commettre toutes ces violations des droits les plus élémentaires de la personne humaine.

Un million deux cent mille Français ont été chassés de leurs foyers, sous menace de mort. Qu'importait ? L'essentiel, c'était que le précieux "contingent" pût célébrer au plus tôt "la quille". Et puis c'était le moment de partir en vacances. D'ailleurs les voix de l'intelligentsia, celle de Jean-Paul Sartre pour la gauche marxisante, celle de François Mauriac pour la bourgeoisie catholique, s'élevaient pour rassurer les consciences en couvrant d'opprobre les défenseurs de l'Algérie française.

Dix-huit ans plus tard, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour discerner où était la vérité, où le mensonge.

On nous disait : la guerre d'Algérie est perdue, il faut s'en aller. Tout le monde sait aujourd'hui qu'au moment de la capitulation d'Evian le FLN était militairement battu.

On nous disait : il est impossible de maintenir en Algérie la situation coloniale. Et on nous accusait de vouloir nous accrocher à tout prix à conserver les inégalités ou les abus du passé. Mensonge ! Car précisément, ce que nous proposions - et qui avait été accepté dans l'enthousiasme à la fois par les Européens et par les autochtones après le 13 mai, c'était la rupture avec le passé, c'était la voie ouverte à une évolution qui aurait même pu déboucher un jour sur une entité algérienne indépendante ou associée, mais en tout cas amie, où les Français n'auraient pas été des étrangers.

On nous disait : il faut négocier avec le GPRA au Caire ou à Tunis. Et dans le même temps on repoussait les offres de paix des combattants du bled, de leur chef Si Salah : tragique erreur qui a prolongé la guerre et en a infléchi le cours aux dépens de la France !

On nous disait : l'Algérie du FLN sera tournée vers la France, vers l'Occident. Hélas ! On sait ce qu'il en est advenu.

On nous disait : quoi qu'il arrive, et même avec une Algérie indépendante, la France conservera l'accès au pétrole et au gaz naturel du Sahara (découverts et mis en valeur par les techniciens français avec des capitaux français). Ah ! si ces "garanties" ne s'étaient pas révélées illusoires, si l'économie française était assurée de s'approvisionner en pétrole et en gaz au Sahara, cette indépendance nationale dont on nous rebat les oreilles serait sans doute plus solidement fondée. Mais, là encore, les espoirs si légèrement - ou machiavéliquement - lancés dans l'opinion se sont effondrés, et notre pays est à la merci, pour sa survie, des pétroliers de l'Orient arabe.

Qui donc avait raison ? Ceux qui ont dilapidé le patrimoine de la France, ou ceux qui se sont efforcés d'apporter une solution juste et humaine à un terrible problème ?

Et fallait-il pour nous faire taire à tout prix, diviser mortellement la nation, briser l'armée, traiter en malfaiteurs des hommes d'honneur ?

Une lourde injustice a été commise. Nous avons conscience de pouvoir nous présenter la tête haute devant le tribunal de l'histoire, car si nous avons été vaincus nous n'avons pas failli.

Jacques SOUSTELLE
ancien Gouverneur général de l'Algérie

samedi 4 juin 2016

Tribune libre dans Combat (23 octobre 1961)



[Tribune libre de Jacques Soustelle dans Combat, 23 octobre 1961]

Depuis quelque temps se manifeste dans la presse ce qui est évidemment une campagne orchestrée : on m'a « vu » dans tel ou tel endroit, j'ai « séjourné » dans telle ou telle localité, j'ai « contacté » mille et mille personnalités de toute nationalité, mais bien entendu d'extrême-droite, et je trame des complots avec une « internationale fasciste » qui, paraît-il, s'intéresse à la défense de l'Algérie française.

J'ai traité jusqu'à présent par le mépris ces affabulations délirantes. Je considérais qu'il ne valait même pas la peine de démentir ces prétendus séjours dans des lieux où je ne suis jamais allé, ces prétendus conciliabules avec des gens que je n'ai jamais rencontrés, toutes ces inventions encore plus grotesques que malveillantes. Si pourtant je juge aujourd'hui nécessaire de rompre le silence, c'est parce qu'il y a des injures qui sont intolérables, et des mensonges qu'on ne peut laisser se répandre quand on demeure attaché à une grande cause.

Résistant, démocrate, antifasciste, antiraciste, je ne puis accepter qu'on affuble d'un masque hideux mes intentions et ma pensée ; défenseur obstiné de l'Algérie française, je ne veux pas me prêter à ce que cette cause à la fois nationale et humaine soit salie aux yeux d'une opinion mystifiée par des calomniateurs sans scrupules.

Je l'accepte d'autant moins que cette campagne procède de milieux qui, soutenant la politique actuelle du pouvoir et travaillant activement à l'abandon de l'Algérie au F.L.N., se font par là les auxiliaires d'une entreprise totalitaire et raciste.

Je n'ai pas de leçons ni de blâmes à recevoir des associés, des admirateurs ou des complices de la clique raciste qui a fait ses preuves sanglantes par les massacres d'El-Alia et qui, de Ben Khedda à Nasser, à la Ligue arabe et au grand mufti El Husseïni, se relie au pire antisémitisme et au nazisme.

Entre le commandant de Saint-Marc, ancien déporté de la Résistance, et le « ministre » F.L.N. Mohammedi Saïd, j'ai choisi. Je suis pour le résistant Saint-Marc et je réprouve ceux qui tendent la main aux fanatiques assassins, qui, hier encore, arboraient la croix gammée.

Je ne me contente donc pas d'opposer un démenti aux mensonges et aux inventions auxquels je faisais allusion plus haut. C'est sur le plan des idées que j'entends me placer, et je déclare que, si je condamne la politique algérienne actuelle, c'est précisément par fidélité à mes convictions de toujours.

C'est parce que je suis et je reste républicain et démocrate que je repousse avec horreur cette politique dont le résultat évident est l'instauration en Algérie d'une dictature féroce aux dépens d'Européens et de musulmans qui sont encore aujourd'hui, qu'on le veuille ou non, des citoyens français.

C'est parce que je crois au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et à conserver leur liberté, leurs croyances, leur culture, que je condamne l'oppression à laquelle est soumis dès maintenant le peuple algérien de civilisation française, chrétien ou juif, que l'on brime de cent manières pour lui arracher sa nationalité et que l'on accule au désespoir en ne lui offrant d'autre avenir que l'esclavage ou la déportation.

C'est parce que j'attache une importance primordiale à la parole donnée par une grande nation que je réprouve avec dégoût le parjure auquel on pousse l'armée pour l'obliger à abandonner les musulmans qui lui ont fait confiance au péril de leur vie.

C'est parce que j'ai, durant toute ma vie consciente, combattu le racisme, que je me refuse à accepter que la France, reniant toute sa tradition, s'abaisse à pratiquer une politique de discrimination raciale (ces « gens qui ne font pas partie de notre peuple ») et livre des minorités ethniques à une domination totalitaire. (...)

Puisqu'on agite à mon propos l'épouvantail de l'Internationale fasciste, je suis amené à parler d'un sujet que j'ai cherché à connaître. Cette Internationale existe ; et, ce qui surprendra certains, elle est à fond contre l'Algérie française et pour le F.L.N. C'est le 22 octobre dernier à Paris que s'est tenue une réunion de fascistes et de nazis de différentes nationalités, et que cette assemblée, après avoir chanté le Horst Wessel Lied, a adopté une résolution condamnant la politique d'intégration en Algérie. (...)

Et n'est-il pas normal, au demeurant, qu'une doctrine égalitaire et antiraciste comme celle du 13 mai fasse horreur aux nostalgiques de Hitler ?

Du chef nazi Johann von Leers, devenu conseiller de Nasser au Caire, aux néo-nazis allemands qui, avec l'Egyptien Fakoussa, ancien S.S., créent et animent outre-Rhin les innombrables comités pro-F.L.N., tels que la « Deustch-Arabische Gemeinschaft », le Comité « für Djemila Boupacha », etc., des dirigeants de l'Internationale fasciste de Malmœ aux comités « pour la paix en Algérie » de Belgique et d'autres pays, la toile d'araignée est tissée. C'est le réseau de l'antisémitisme, de l'antisionisme, du fanatisme pan-arabe, des admirateurs de Himmler et d'Eichmann. Et ce réseau travaille pour le F.L.N. Tels sont les faits.

Et j'en ai encore beaucoup d'autres du même genre à la disposition des curieux.

Alors, qu'on cesse donc de jeter à la face de ceux qui veulent défendre l'Algérie et la sauver pour la République l'injure du fascisme. Ceux qui la profèrent, s'ils sont de bonne foi, feraient bien de regarder de plus près leurs alliances.