dimanche 19 juin 2016

Préface à Algérie française, 1942-1962 (1980)



[Préface à Algérie française, 1942-1962 de Philippe Héduy, Paris, Société de production littéraire, 1980, p. 5-6]

Dix-huit ans après la honteuse capitulation d'Evian, il est grand temps que l'on commence à faire le bilan de ce qu'a été, de ce que signifie pour la France et pour le monde ce sombre épisode de notre histoire. Il est urgent, certes, de tout faire pour qu'après cette longue suite d'années, après tant de promesses non tenues, de déceptions et de refus, ceux qui ont tout perdu reçoivent les indemnisations qui leur sont dues (à moins qu'ils ne soient morts avant, comme on le souhaite assurément dans certains milieux) et pour qu'une véritable et totale amnistie rende pleinement justice aux victimes de l'arbitraire.

Il est peut-être encore plus urgent, car de cela tout découle, de rétablir la vérité, de déchirer le voile épais de mensonges et d'impostures, de falsifications et de calomnies qui cache encore aux yeux du plus grand nombre la réalité du drame algérien et de ses conséquences.

Nous qui avons résisté à l'abandon, on ne s'est pas contenté de nous combattre par la force, on s'en est pris à notre honneur.

C'est notre honneur qu'il s'agit de rétablir aujourd'hui. Nous n'étions pas, nous qui défendions l'Algérie française, d'abjects exploiteurs attachés à leurs privilèges, ni des fascistes rêvant d'abattre la République, ni des imbéciles incapables de comprendre l'évolution du monde. Nous avons été insultés et salis sans pouvoir répondre, pendant des années. Notre pensée a été caricaturée, notre idéal bafoué. Le mensonge a régné souverainement sur la France en nous rejetant hors de la nation.

Nous voulions l'égalité de tous les Algériens réconciliés dans la démocratie, c'est-à-dire la liberté et la paix.

Nous voulions une Algérie indissolublement liée à la France avec son originalité, sa culture, son âme.

Nous voulions le progrès économique et social des masses musulmanes.

L'intégration, c'était cela. Nous a-t-on même écoutés ? A cette doctrine de paix et de liberté, on n'a répondu que par le sarcasme et l'injure.

Et par la répression - la plus violente, la plus inique de notre histoire récente.

Onze mille personnes arrêtées sous le régime de l'article 16, c'est-à-dire du bon plaisir et des petites vengeances ; des camps de concentration, complets avec barbelés, miradors et chiens policiers, à St-Maurice l'Ardoise et à Thol, où étaient enfermés, le plus souvent sans savoir pourquoi, sans jugement, des journalistes, des fonctionnaires, des citoyens qui osaient tenir en 1961-62 le langage qu'avait tenu le chef du gouvernement trois ans plus tôt ; la délation organisée et récompensée au sein de l'armée, dans une affreuse complicité entre le pouvoir et la subversion ; des parlementaires, d'anciens résistants, condamnés à l'exil et pourchassés à travers l'Europe par les truands devenus "policiers parallèles" ; des patriotes, hommes et femmes, torturés - notamment à la caserne des Tagarins à Alger - par des "spécialistes" vietnamiens et FLN ; des officiers kidnappés à l'étranger comme ce fut le cas du colonel Argoud ; enfin d'implacables sentences de mort prononcées par des tribunaux d'exception. Telle a été la réalité française à l'époque dont je parle.

En pleine illégalité, car les conditions très précises d'application de l'article 16 de la Constitution n'ont été réunies à aucun moment, prenant prétexte d'une tentative de putsch qui dura 4 jours pour imposer au pays une dictature fascisante qui s'est prolongée pendant 15 mois, le pouvoir s'est acharné à déshonorer ses victimes. Soit dit en passant, bien que cette organisation humanitaire qui s'appelle Amnesty International ait existé, paraît-il, à cette époque, je n'ai jamais entendu dire qu'elle se soit intéressée le moins du monde aux souffrances des emprisonnés, au calvaire des exilés ou au sort des condamnés à mort.

Nous avons été pendant toutes ces années les parias, les intouchables. Contre nous, tous les coups étaient permis, comme avait été permis, sans que personne protestât au nom de la conscience universelle si prompte à s'émouvoir pour les terroristes, le traitement barbare infligé en mars 1962 à toute la population civile du quartier de Bab-el-Oued (tirs de mitrailleuses contre les maisons, mise à sac des appartements) avec comme point culminant le massacre de la foule défilant sans armes rue d'Isly avec ses drapeaux.

Oui, une opinion métropolitaine intoxiquée a laissé sans réagir se commettre toutes ces violations des droits les plus élémentaires de la personne humaine.

Un million deux cent mille Français ont été chassés de leurs foyers, sous menace de mort. Qu'importait ? L'essentiel, c'était que le précieux "contingent" pût célébrer au plus tôt "la quille". Et puis c'était le moment de partir en vacances. D'ailleurs les voix de l'intelligentsia, celle de Jean-Paul Sartre pour la gauche marxisante, celle de François Mauriac pour la bourgeoisie catholique, s'élevaient pour rassurer les consciences en couvrant d'opprobre les défenseurs de l'Algérie française.

Dix-huit ans plus tard, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour discerner où était la vérité, où le mensonge.

On nous disait : la guerre d'Algérie est perdue, il faut s'en aller. Tout le monde sait aujourd'hui qu'au moment de la capitulation d'Evian le FLN était militairement battu.

On nous disait : il est impossible de maintenir en Algérie la situation coloniale. Et on nous accusait de vouloir nous accrocher à tout prix à conserver les inégalités ou les abus du passé. Mensonge ! Car précisément, ce que nous proposions - et qui avait été accepté dans l'enthousiasme à la fois par les Européens et par les autochtones après le 13 mai, c'était la rupture avec le passé, c'était la voie ouverte à une évolution qui aurait même pu déboucher un jour sur une entité algérienne indépendante ou associée, mais en tout cas amie, où les Français n'auraient pas été des étrangers.

On nous disait : il faut négocier avec le GPRA au Caire ou à Tunis. Et dans le même temps on repoussait les offres de paix des combattants du bled, de leur chef Si Salah : tragique erreur qui a prolongé la guerre et en a infléchi le cours aux dépens de la France !

On nous disait : l'Algérie du FLN sera tournée vers la France, vers l'Occident. Hélas ! On sait ce qu'il en est advenu.

On nous disait : quoi qu'il arrive, et même avec une Algérie indépendante, la France conservera l'accès au pétrole et au gaz naturel du Sahara (découverts et mis en valeur par les techniciens français avec des capitaux français). Ah ! si ces "garanties" ne s'étaient pas révélées illusoires, si l'économie française était assurée de s'approvisionner en pétrole et en gaz au Sahara, cette indépendance nationale dont on nous rebat les oreilles serait sans doute plus solidement fondée. Mais, là encore, les espoirs si légèrement - ou machiavéliquement - lancés dans l'opinion se sont effondrés, et notre pays est à la merci, pour sa survie, des pétroliers de l'Orient arabe.

Qui donc avait raison ? Ceux qui ont dilapidé le patrimoine de la France, ou ceux qui se sont efforcés d'apporter une solution juste et humaine à un terrible problème ?

Et fallait-il pour nous faire taire à tout prix, diviser mortellement la nation, briser l'armée, traiter en malfaiteurs des hommes d'honneur ?

Une lourde injustice a été commise. Nous avons conscience de pouvoir nous présenter la tête haute devant le tribunal de l'histoire, car si nous avons été vaincus nous n'avons pas failli.

Jacques SOUSTELLE
ancien Gouverneur général de l'Algérie