mardi 12 juillet 2016

A Cuba : intervention ou révolution ? (1933)



A CUBA : INTERVENTION OU REVOLUTION ?

[Article de Jacques Soustelle (sous le pseudonyme de Jean Duriez), Masses, n° 4, avril 1933, p. 12-14]

I. Au moment où j'écris (février 1933) la presse des Etats-Unis et de l'Amérique Centrale ne laisse pas passer une journée sans accumuler de nouveaux détails sur la situation à Cuba. Situation tendue, semble-t-il, au point de ne pouvoir se prolonger au-delà de quelques semaines. En novembre 32 je me trouvais dans l'île, et je pus assister, le 3 de ce mois, aux élections pour le poste de gouverneur de la province de la Havane. Une simple promenade dans la ville vous édifiait sur la valeur de ces élections. Partout, presque aussi nombreux que les civils, circulaient des policiers en uniforme bleu, gaillards athlétiques, presque tous nègres, et armés de matraques et de revolvers. Moins nombreux, mais aux points stratégiques, des soldats. Le candidat officiel fut élu : on s'en serait douté.

Cependant c'est surtout à partir de 1933 que la lutte entre les « oppositionnistes » et le gouvernement dictatorial du Général Machado, est devenue une vraie guerre, sauvage et implacable de part et d'autre (la sauvagerie ayant été inaugurée, bien entendu, par la police). Un peu partout des bombes explosent, des voitures blindées passent à toute allure, faisant feu sur la police et sur les soutiens du gouvernement. La torture et l'assassinat, qui depuis 1925 sont monnaie courante dans les traitements de la police à l'égard des opposants, redoublent. On exhume la « Ley Fuga », qui permet aux représentants de l'ordre de tirer sur tout prisonnier cherchant à fuir, prétexte commode, en réalité, pour des exécutions sommaires : on trouve, dans les rues, des cadavres criblés de balles, mais les mains et les pieds ligotés. Voici d'ailleurs un petit calendrier des faits les plus importants.

6 janvier. Les étudiants oppositionnistes déclarent qu'ils répondront par la force aux agressions de la police.

9. La censure, en vigueur depuis plusieurs années, et qui vient de passer aux mains des autorités militaires, est étendue aux journaux et publications de langue anglaise, très nombreux dans l'île.

10. Le leader nationaliste Mendieta, avec trois autres chefs de l'opposition, se réfugie à l'ambassade mexicaine pour sauver sa liberté et sans doute sa vie.

11. Renforcement de la censure.

14. Confiscation de nombreux journaux américains.

16. La police assassine l'étudiant Gonzalez Gutierrez, et on annonce la création d'un nouveau corps de milice qui entrera en fonctions le 20. Malheureusement, la police a eu la main lourde : Gonzalez est de nationalité espagnole. Violentes protestations de son ambassade.

19. Les directeurs de journaux américains paraissant à La Havane ont protesté auprès de leur gouvernement. Les E.-U. font pression sur la dictature, qui consent à relâcher un peu (très peu) la censure sur les publications de langue anglaise.

Cependant éclatent des bombes un peu partout, surtout à partir du 26, et en février plus personne ne croit que Machado puisse se maintenir. Révolution ? Intervention armée ou « pacifique » des Etats-Unis ? Une seule solution ou les deux ? Voilà quelle est la situation à Cuba , situation qui constitue vraiment un paroxysme. Mais elle a ses racines dans un plus lointain passé.

II. Lorsqu'en 98 les Etats-Unis entrèrent aux côtés de Cuba, dans la guerre d'indépendance contre l'Espagne, ce n 'était pas par philanthropie. On s'en aperçut dès 99, lorsque l'île, abandonnée par l'Espagne, fut occupée militairement par les Américains qui « maintenaient l'ordre » et, suivant leur usage aux Antilles, curaient les mares et tuaient les moustiques. On s'en aperçut encore davantage lorsque le Congrès de Washington, le 26 février 1901 (cinq jours après le vote définitif de la Constitution Cubaine), vota le fameux « Amendement Platt », chaîne solide, à la fois (machiavéliquement) souple et indestructible, qui permettait en toute occasion de mater le chien cubain — bien attaché dans sa petite niche devant le palais de l'oncle Sam. Cet amendement disposait en substance :

1° « Le gouvernement de Cuba ne conclura jamais avec aucun pouvoir étranger aucun traité ou pacte qui amoindrisse ou tende à amoindrir l'indépendance de Cuba. »

2° « Le dit gouvernement ne contractera aucune dette publique dont l'intérêt et l'amortissement définitif ne puissent être payés par les recettes ordinaires, une fois couverts les frais courants du gouvernement. »

3° « Le Gouvernement de Cuba consent à ce que les Etats-Unis exercent le droit d'intervenir pour préserver l'indépendance et l'existence d' un gouvernement adéquat à la protection de la vie, de la propriété et de la liberté individuelle des citoyens... »

4° « Pour permettre aux U. S. A. de maintenir l'indépendance de Cuba et de protéger le peuple cubain, de même que pour assurer sa propre défense, le gouvernement de Cuba vendra ou louera aux U. S. A. les terrains nécessaires pour établir des stations de charbon ou des bases navales en certains points déterminés, dont il sera convenu avec le Président des Etats-Unis. »

5° « Le Gouvernement de Cuba insérera les dispositions antérieures dans un Traité Permanent avec les U. S. A. »

L'amendement Platt (accepté par la Constituante Cubaine), donnait donc aux Etats-Unis les droits suivants :

I . Se réserver la proie cubaine pour eux seuls (article 1).

II. S'installer militairement dans l'île même (art. 1).

III. Y intervenir à la faveur de n'importe quelle difficulté politique ou financière (articles 2 et 3).

Deux phénomènes allaient donc se produire, en interférant sans cesse l'un avec l'autre (comme dans toute l'Amérique centrale), ce qui rend si difficile de comprendre et d'apprécier la situation cubaine.

a) Le pays se transformant. d e colonie en nation autonome, par suite des efforts de sa bourgeoisie naissante, cette bourgeoisie devait tendre à exploiter le pays et ses travailleurs au degré maximum — EN SE SERVANT DE L'AIDE ECONOMIQUE OU MILITAIRE DES ETATS-UNIS pour fomenter ses entreprises ou pour ralentir l'évolution de son prolétariat.

b) Les intérêts de la bourgeoisie cubaine et de la bourgeoisie des U. S. A., momentanément (et d'une façon assez trompeuse) alliées, ne pouvaient coïncider constamment dans la suite. On voit alors la bourgeoisie cubaine PRENDRE CONSCIENCE DE SA NATIONALITE non seulement contre son ancienne métropole l'Espagne, mais CONTRE LES U. S. A. (ce qui n'avait pas lieu au moment de l'amendement Platt). D'où la naissance d'un « NATIONALISME REVOLUTIONNAIRE » aussi opposé aux U. S. A. que ses propres partisans, peu d'années avant, tendaient à la « Coopération ».

Une première phase, dans les relations des deux bourgeoisies, se déroule entre 1901 et 1920. Phase de coopération, phase constructive et conquérante pour la neuve ploutocratie cubaine.

Les U. S. A. interviennent, en gros, deux fois (sans compter des essais d'ingérence moins réussis). En 1906, le premier président Estrada Palma ayant voulu se faire réélire avec l'aide de son parti, le parti conservateur, une révolution éclata :

Estrada se retira, et jusqu'en 1908, Taft, puis Magoon, gouvernèrent la république. La seconde intervention, en 1916, soutint le président Menocal (conservateur) qui se faisait réélire au moyen d'une scandaleuse falsification des votes. Dans les deux cas, sans prendre parti dans la lutte électorale, le Gouvernement américain n'avait d'autre but que d'étouffer les luttes armées, mangeuses de capital, — en un mot, maintenir coûte que coûte « l'ordre » dans sa colonie. Son intervention avait en somme un caractère beaucoup plus économique et social que politique : consolider la bourgeoisie (américaine et cubaine) même en dépit des luttes personnelles et des factions de la bourgeoisie (cubaine). C'est ainsi que j'explique le fait curieux que JAMAIS les hommes ou les partis vaincus par l'intervention des U. S. A. ne leur en tinrent rigueur. ns avaient compris que cette intervention était une selle à tous chevaux, et que la Maison-Blanche se moquait également des conservateurs et des libéraux pourvu que tout marchât sans à-coups dans la caricature de République. Aussi, dès après 1916, les libéraux vaincus, tout comme les conservateurs vainqueurs, se tournent-ils avec espoir vers les U. S. A. qui pourront peut-être, si le gouvernement « bronche », leur donner l'avantage « la prochaine fois ». Ainsi se développe dans tous les partis sans exception un « interventionnisme » servile, qui, je le montrerai, n'est pas encore mort.

C'est surtout sous la double présidence de Menocal (1913-1920) que les phénomènes sociaux et économiques accélèrent leur allure : on assiste à une véritable CONSOLIDATION DU CAPITALISME à Cuba. L'axe de tous ces phénomènes est LE SUCRE (en second lieu, mais bien en arrière, vient le tabac).

Toute l'île se couvre d'une mer vert tendre ; les cannes. Des capitaux énormes s'investissent : on met de l'argent dans l'exploitation du sucre, encore de l'argent, toujours plus d'argent ; la fièvre passée, on s'apercevra que les Nord-Américains possèdent 60 0/0 de l'industrie sucrière, et 16,72 0/0 de la terre.

Et le Trust « Cuba Cane » protégé par le Président conservateur, a pour directeur un politicien libéral : l'Union sacrée dans la douceur du sucre.

Le sucre monte :

1914. Prix de la livre : 1 centavo 093.

1917. Prix de la livre : 6,075 (Cuba étant alliée des Etats-Unis dans la guerre mondiale, leur vendait patriotiquement à 5,50) .

1919. Prix de la livre : 15,00.

Mai 1920. Prix de la livre : 22,50.

Des sommes fabuleuses, une inondation d'or, font craquer les caisses privées et le Trésor public. Le capitalisme AMERICANO-CUBAIN est au faite de la « prosperity » et de la gloire.

La deuxième phase commence dès juin 1920, avec la fermeture du marché mondial du sucre, que viendra aggraver la politique protectionniste des U. S. A. : un droit de deux centavos par livre, exigé par les sucriers du continent contre ceux de Cuba, étrangle l'exportation. Le sucre baisse :

Juin 1920 : 18,50.

Juillet 1920 : 16,50.

Août 1920 : 11.

Octobre 1920 : 7.

Novembre 1920 : 5,25.

Décembre 1920 : 3,75.

Le sucre ne « rend » plus, et voilà que l'île entière est à peu près incapable de produire autre chose que du sucre 1 Les banques sautent. On décrète un moratoire (H octobre 1920).

Et du coup l'intervention change de face ; il ne s'agit plus, pour les capitalistes du Nord, d'aider les bons amis cubains : il s'agit de ne pas perdre le milliard de dollars investi dans l'île. La « Chase National Bank », la « National City Bank of New-York » la « First National Bank of Boston » n'entendent pas voir leurs créances gelées. Et, de 1920 à 1925, s'écoule une période trouble et cahotée, pendant laquelle le représentant des U. S. A. Crowder, véritable chef de l'île à côté du Président Zayas, essaie de comprimer le budget du gouvernement, de réduire le « coulage » et les pots-de-vin. Il n'y parvient d'ailleurs pas. D'autre part, il fait contracter par Zayas de nouveaux emprunts (plus de 50 millions de dollars) qui affermissent encore la mainmise de la banque américaine sur l'île.

En 1925 est élu Machado, général de la guerre d'indépendance.

Cette fois (troisième phase), le président-dictateur doit jouer le rôle du champion et du fondé de pouvoir des Etats-Unis. Le temps n'est plus où la bourgeoisie cubaine et celle de l'Amérique du Nord coopéraient ; le Président devra représenter à Cuba les intérêts de la seconde, contre le nationalisme croissant de la première. Sous Machado, Cuba est de plus en plus colonisée par ses voisins, tout en les haïssant de plus en plus. Dès son arrivée à la présidence, le Général a contracté de nouveaux emprunts massifs. Il est également chargé de réprimer toute velléité des travailleurs à réclamer de meilleurs salaires, qui nuiraient au rendement des industries américaines installées en sol cubain. Voilà quel a été, jusqu'à ces derniers temps, le sens et la raison d'être de la dictature de Machado.

III. Les oppositionnistes dont le nombre, depuis quelques mois, s'accroit énormément, sont bien loin de former une unité sans fissures. Pour l'instant, l'essentiel est de renverser Machado, et en cela toute l'opposition est d'accord ; mais il est hors de doute qu'en cas de victoire cet accord ne durerait pas longtemps.

A la « droite » des oppositionnistes se trouve Menocal, ancien président, et chef de « l'aile inactive » du parti conservateur, c'est-à-dire de celle qui ne collabore pas avec Machado. D'abord en termes passables avec la dictature, il a dû « changer d'air » et se trouve maintenant à Miami (Floride), la ville américaine la plus proche de Cuba. Ses deux fils font des disparitions mystérieuses, préparant, dit-on, une expédition armée qui doit débarquer à Cuba en partant du Mexique ; on ajoute même que des troupes ménocalistes sont concentrées dans le Yucatan, bien que l'ex-président nie énergiquement et accuse même Machado de lancer de pareils bruits. En attendant, il est à Miami le centre d'une colonie de réfugiés cubains, anciens politiciens, étudiants, etc., qui a ses ramifications dans tous les U. S. A. et le Mexique.

A sa gauche, l'Union Nationaliste du colonel Mendieta. Ses membres se donnent à eux-mêmes le nom de « nationaux-révolutionnaires » ; ils sont sympathiques au terrorisme, qu'ils pratiquent d'ailleurs, éventuellement. Je ne conseille pas à un Américain d'essayer de lier amitié avec un membre de ladite Union. Beaucoup de petits commerçants, d'employés dont le traitement est en retard depuis une dizaine de mois, sont dans les rangs nationalistes.

Plus à gauche, les organisations d'étudiants. Les hostilités, commencées dès que Machado donna libre cours à ses ambitions de dictateur (1927 : réforme de la Constitution lui permettant d'être réélu), atteignirent leur point critique en 1930 (décembre).

L'Université fut fermée, et ne s'est pas rouverte. Beaucoup d'étudiants et de professeurs se sont expatriés, en Europe, aux U. S. A., au Mexique, D'autres sont demeurés à Cuba, déclassés, sans moyens d'existence, farouchement espionnés et traqués, animés d'une haine de plus en plus grande contre le régime. Les rangs estudiantiles offrent le spectacle du chaos idéologique, car on y passe par toutes les nuances possibles depuis le démocracisme bourgeois jusqu'au marxisme — fait naturel dans un pays dont l'évolution a été freinée par l'impérialisme étranger, et dont la bourgeoisie n'a accompli qu'imparfaitement et par à-coups sa tâche historique, alors que déjà des problèmes peuvent se poser du. point de vue socialiste. Il est certain, en tout cas, que plus d'un leader étudiant, sous l'épreuve, est venu à méditer Marx et Lénine (dont les oeuvres, en dépit de la dictature, se vendent à La Havane, plus qu'à Paris). De toute manière, les étudiants sont actuellement les ennemis les plus implacables du régime, ceux qui ont fait sauter le chef de la police, Calvo y Herrera, et qui cherchent à en faire autant à Machado (lequel vit le plus souvent possible en pleine mer, sur son yacht, et ne circule qu'en auto blindée) ; c'est contre eux que se déploient toutes les forces machadistes, la torture, la « Ley Fuga » ; des centaines pourrissent dans les forteresses de la Cabana et du Castillo del Principe.

Ce sont eux encore qui constituent l'essentiel de la mystérieuse organisation terroriste connue sous le nom d'A. B. C. Le terrorisme, sous la forme d'assassinats, d'explosions de bombes, etc., a commencé vers 1930, et n'a fait que redoubler après août 1931, où un essai téméraire de révolution fut noyé dans le sang par Machado. Bien plutôt qu'un plan, ce terrorisme est lui-même une réaction de terreur et de fièvre, dans cette atmosphère de sang qui enveloppe maintenant Cuba.

Et que deviennent dans tout cela les travailleurs ? Hélas, pas grand chose. La bourgeoisie américano-cubaine, lors de sa première phase d'installation, eut la chance de trouver un matériel humain docile, habitué aux conditions matérielles extrêmement basses de la vie coloniale. Aucune conscience de classe, et souvent des haines de race (étant donné qu'une grande partie des travailleurs sont noirs). Pendant le « boom » du sucre, les ouvriers et « peones » des plantations et des usines de transformation touchaient encore des salaires relativement élevés ; mais dès 1920, sous l'administration Zayas-Crowner, a lieu une réduction massive des salaires ouvriers ; quant aux « peones », ils travaillent pour la nourriture et le logement. Depuis, le chômage a pris une extension énorme. Des salaires de trois dollars sont tombés à 50 centavos. Beaucoup d'usines ne paient plus que 30 ou 20 centavos par jour, et encore ne donnent pas du travail tous les jours. Les travailleurs du tabac, la seconde industrie de l'île, ne sont pas plus favorisés, les fabriques de cigares ayant trouvé plus avantageux d'émigrer à New-Jersey.

Aux rares essais d'organisation ouvrière, Machado a répondu par la répression la plus brutale. Voici quelques faits significatifs :

En 1925, essai de grève ferroviaire à Camagüey. La grève est brisée par l'armée, plus de trente chefs ouvriers tués. En 1928, deux leaders ouvriers, Bruzon et Yalob, disparaissent mystérieusement. Quelques semaines plus tard, un des requins si nombreux autour de l'île ayant été pêché, on lui ouvrit le ventre selon l'usage et on y trouva un bras droit que la femme de Bruzon identifia comme celui de son mari. De 1928 à 1932, plus de 100 chefs ouvriers ont été incarcérés, la plupart au secret. Les syndicats ont été dissous, les grèves déclarées illégales. Par contre, avec l'appui du gouvernement, se sont constituées des organisations ouvrières destinées à tromper les travailleurs et à paralyser toute action. Cos organisations de traîtrise ont tenu leur Congrès le 15 janvier à Cienfuegos ; le 15 janvier, en pleine censure ! Ce seul fait prouve la collusion. Clandestin, le Parti Communiste est plutôt une poignée de convaincus qu'un parti ; il n'a encore aucune sérieuse influence sur les masses. A un moment où elle pourrait, avec tant de poids, jeter son épée dans la balance, la classe ouvrière n'est absolument pas préparée.

Enfin, louvoyant entre toutes ces forces, ou plutôt entre les forces « de droite » (de Machado à Mendieta inclus), il y a eu comme toujours, et il y a encore, quelques bonnes âmes prêchant la « réconciliation » pour le bien de la patrie. Touchant dans son aveuglement et son incompréhension est le plus saillant d'entre eux, Marquez Sterling, ancien ambassadeur cubain à Mexico, qui essaya de rapprocher les oppositionnistes et le gouvernement après la révolte manquée d'août 1931. Cette révolte avait donné à réfléchir aux soutiens de Machado : peut-être valait-il mieux jeter du lest. Au cours des conférences à Washington entre les représentants des deux fronts, on faillit s'arranger sur les points suivants : Machado s'en irait avec les honneurs de la guerre ; on ferait de nouvelles élections. Mais une condition préalable était de relâcher les chefs oppositionnistes prisonniers. Le président remit cette mesure de mois en mois, et d'ailleurs ne tenait pas à s'en aller. Les négociations demeurèrent mortes-nées. La situation ne peut se résoudre que par la violence.

IV. Mais quelle est la solution susceptible de l'emporter ? Les prophéties sont vite balayées par le vent. Cependant, chacun prophétise, aux U. S. A., sur le sort de l'île. Pour Machado, à vrai dire, il n'existe plus d'autre question que celle de la sauce à laquelle Il sera mangé, Et il doit le savoir, malgré les fanfaronnades de sa presse. Pourquoi ? LES ETATS-UNIS NE LE SOUTIENNENT PLUS. Ils ne le soutiennent plus parce que Machado s'est révélé incapable de faire payer Cuba Clos moratoires s'échelonnent de trois mois en trois mois) ; qu'il est non moins incapable de maintenir l'ordre dans l'île ; que plus il demeurera au pouvoir, et plus une action décisive des « rouges » est possible. Il a cessé de servir, Il est même dangereux. Touchés au coeur — je veux dire au ventre — les capitalistes américains « intéressés » à Cuba insinuent que dès le 4 mars 1933 Roosevelt prendre les mesures suivantes :

a) Abolition du tarif de deux centavos par livre de sucre, sans quoi (on a fini par le comprendre), tous les crédits américains à l'industrie sucrière sont définitivement gelés.

b) Intervention (armée ?) pour « rétablir l'ordre », mais certainement pas en faveur de Machado. Alors, en faveur de qui ?

Peut-être de Menocal. Dès le 13 janvier, de Miami, l'ex-président a lancé aux U. S. A. un appel à l'Intervention. Probablement aspire-t-il à recommencer, directement ou non, sa carrière ; il oublie que l'époque n e s'y prête pas et que tout successeur de Machado, s'il est appuyé par les U. S. A. et travaille pour eux, devra être un second. Machado.

Deux cas peuvent se présenter : ou que l'intervention se produise avant la révolution, ou la révolution avant l'intervention.

Dans le premier cas, si l'on suppose l'installation par les Américains d'un gouvernement ménocaliste, il peut se produire une dissidence armée des nationalistes contre l'étranger et son représentant, semblable à celle de Sandino au Nicaragua : présage de longues années de guerre civile sans grande portée sociale. Quant au gouvernement ménocaliste lui-même, il se trouverait dans l'impossibilité radicale, en dépit du passager adoucissement des tarifs favorable à l'Industrie sucrière, de dénouer une crise économique extrêmement profonde et d'alléger le poids énorme de la dette étrangère.

Dans le second cas, étant donné l'exaltation des anti-machadistes (nationalistes et A. B. C.), le feu prendrait instantanément aux quatre coins de l'île. Bien que les étudiants aient parfois (lettres adressées le 6 janvier à l'ambassade des U. S. A.) paru croire qu'une intervention des Etats-Unis pourrait être en leur faveur, il est plus probable que le bloc « nationalistes-étudiants-A. B. C. » aurait tout à redouter du voisin du Nord.

Aussi, ai-je entendu un nationaliste cubain appeler de tous ses voeux la guerre américano-japonaise, qui permettrait aux Cubains de traiter leurs affaires eux-mêmes (il ajoutait : « et les Américains, perdant Hawaï, d'inonder le marché mondial de conserves d'ananas »). L'idée centrale des nationalistes (j'ai pu m'en convaincre au cours de conversations privées) est d'EXPLOITER LE CAPITAL ETRANGER et d'établir pendant les premiers temps une sorte de dictature confiée à des personnalités respectées (comme Mendieta). Ensuite, l'on ferait de nouvelles élections, après avoir réformé la Constitution sur les deux points suivants : interdire la réélection des présidents, permettre la formation d'un nouveau parti, le parti national révolutionnaire (la Constitution actuelle, réformée par Machado, interdisant d'organiser d'autre parti que les trois anciens). Rien de social, on le voit, dans les aspirations de ce nationalisme bourgeois.

Mais il est certain que ni les étudiants, ni l'A. B. C. ne « marcheraient » tous derrière ce programme. Des revendications sociales plus précises paraissent nécessaires à beaucoup d'entre eux. Mais que fera la classe ouvrière ? Se forgera-t-il, dans la flamme des événements, un parti capable de transformer la révolution bourgeoise nationaliste en révolution prolétarienne ? Ou les travailleurs se laisseront-ils tromper, se laisseront-ils entraîner à croire qu'ils ont lutté pour eux-mêmes, alors qu'ils n'auront lutté que pour les autres ? Soutenir la révolution nationaliste, d'abord, la transformer à son profit, ensuite, tel devrait être le programme du prolétariat. Mais les capacités de ce prolétariat et son degré d'évolution politique — de même que les possibilités d'intervention brutale susceptibles d'écraser tout effort, restent deux lourdes énigmes.

JEAN DURIEZ.

NOTA . — Avant d'envoyer ces pages à « Masses », je voudrais faire profiter ses lecteurs de quelques nouvelles plus fraîches — qui, d'ailleurs, ne changent rien d'essentiel à la situation. Tandis qu'ici et là, dans Cuba, éclatent des rébellions, et que des mouvements armés se préparent, le plus important se passe aux U. S. A., autour de Roosevelt. Sera-t-il pour ou contre l'intervention ? Pour l'intervention diplomatique ou armée ? Les rumeurs les plus variées courent sur les intentions du président ; on essaie de connaitre l'avis des membres de son cabinet, et même de leurs femmes. Il y a des chances pour que le nouveau gouvernement fasse d'abord un effort pour rendre moins aiguë la situation cubaine, en abaissant les tarifs, et qu'il penche pour une intervention discrète et diplomatique, de crainte des répercussions en Amérique centrale, où la haine du « gringo » ne fait que croître. Mais les événements peuvent déborder toute volonté de prudence.

A noter aussi que, depuis quelque temps, sentant leur heure proche, une multitude de chefs nationalistes émigrés commencent à faire parler d'eux, se laissent interviewer, donnent leur avis sur l'intervention des U. S. A. ou décrivent à mots peu couverts la force de leurs armements et de leurs préparatifs guerriers contre Machado, n'est évident qu'au premier succès, sinon même avant la bataille, l'éparpillement des forces anti-machadistes sera encore plus grand que je ne l'ai décrit.

(Fin février. )