jeudi 18 août 2016

Comment le Front Populaire mexicain a terrassé le fascisme (1936)



Inquiétudes Mexicaines II.

COMMENT LE FRONT POPULAIRE MEXICAIN A TERRASSE LE FASCISME

[Regards, n° 108, IVe année, 6 février 1936]

La chute de Callès fut une demi-chute, qui n'entraîna pas immédiatement tout le personnel « calliste », la plus grande partie de celui-ci s'étant hâté de le désavouer. Le célèbre Garrido Canabal pratiquait, dans l'Etat de Tabasco, ce qu'il appelait « socialisme » et qui consistait à enlever aux grands planteurs de bananes leurs domaines... pour les donner à son beau-frère, à ses compadres ou se les donner à lui-même. Une Commission (d'ailleurs composée, il faut le dire, de réactionnaires avérés), s'étant rendue dans son fief pour essayer de l'en déloger à la faveur des élections, Garrido eut recours à la manière forte. Les délégués furent reçus à coups de mitrailleuses Thompson, dont l'une était maniée par un sénateur et l'autre par Garrido lui-même. Après ce coup, il fallut tout de même jeter du lest, et il fila à Saint-Domingue avec sa fortune rondelette que lui avait valu son « socialisme ».

— Mais, dans l'ensemble, qu'est-ce que le Mexique gagne au départ de Calles ?

Telle est la question que je pose à Hernan Laborde, leader du Parti Communiste Mexicain.

— Il ne faut pas sous-estimer l'importance de cette de la dictature calliste, dit Laborde. Sans doute, la plupart des hommes de l'ancien régime sont restés en place, à des postes de commande. Mais, maintenant, nous pouvons lutter ouvertement contre eux ; la féroce répression calliste est finie. Surtout, la fascisation du pays marque un temps d'arrêt. Enfin, Calles signifiait l'alliance des affairistes mexicains et nord-américains pour exploiter le Mexique sous la direction des Etats-Unis. Le général Cardenas veut sincèrement l'indépendance économique du pays et c'est pourquoi le Front Populaire le soutient, c'est pourquoi notre Parti le défendra contre le callisme.

Mais quels sont donc ces fascistes mexicains ? Nous allons les voir à l'oeuvre.

ANNIVERSAIRE SANGLANT

Fondée sous le régime calliste, l'A.R.M. (Association Révolutionnaire Mexicaniste) collaborait vers la seconde moitié de 1934 avec la police pour briser les premières tentatives du Front Unique. Avec sa devise : « Le Mexique aux Mexicains », elle faisait campagne contre les Juifs (!), insignifiante minorité de petits revendeurs, sans jamais dire un mot contre les exploiteurs impérialistes Yankees. Dirigés par un politicien obscur, le général Rodriguez, les fascistes de l'A.R.M., avec leur blouse jaune or, leur large chapeau, leur insigne reproduisant une masse et un bouclier aztéques, devinrent rapidement assez célèbres, une célébrité de mauvais aloi. Le crie : Mueran los Camisas Doradas ! « A mort les Chemises dorées ! » terminait rituellement tous les meetings ouvriers. Le fascisme ne mordait pas sur le peuple, se tenait dans la coulisse avec ses troupes de nervis ou de pauvres ignorants et attendait son heure.

Il cru l'avoir trouvée le 20 novembre 1935. Quelle occasion magnifique, en effet ! Pour le 25e anniversaire de la Révolution, allaient défiler sur la Place Centrale de Mexico, devant le palais présidentiel, les syndicats ouvriers et les délégations du Front Populaire. Ils allaient défiler en confiance, attendant le discours officiel qui allait saluer en eux les continuateurs de l'oeuvre inaugurée par Madero en 1910. N'était-ce pas tentant de se ruer sur cette masse, de provoquer une bagarre et d'accuser ensuite les « extrêmistes » d'en être les responsables ? On ferait ainsi d'une pierre deux coups, on forcerait peut-être Cardenas à rompre avec ses alliés de gauche.

Devant la façade du bel édifice colonial, les taxis du Front Unique des Chauffeurs sont rangés bien sagement en ligne. La tête levée, la foule écoute le Secrétaire du Président exalter les initiateurs de la Révolution. Tout à coup, à l'autre bout de l'immense place, des cavaliers apparaissent, puis un cortège à pied : la cavalerie et l'infanterie des « Dorés ». En une seconde, la foule a reconnu les briseurs de grève professionnels, un cri s'élève :

— Dissolution ! Dissolution !

Les troupes fascistes continuent à avancer.

En toute hâte, plusieurs leaders ouvriers s'adressent au Secrétaire, en lui demandant de détourner le cortège des Dorados, mais le fonctionnaire répond :

— Tout le monde à le droit de défiler aujourd'hui.

De défiler... mais c'est que les Dorados ne viennent pas pour défiler. Il piquent droit vers la ligne des taxis. En quelques secondes le choc est devenu inévitable. La Place n'est plus qu'un tourbillon confus de batailles corps à corps. Avec leur extraordinaire combativité, les ouvriers mexicains se sont ressaisis tout de suite. Les chauffeurs bondissent au volant de leurs taxis, foncent sur les cavaliers qui s'écoulent lourdement sur le pavé. Les Dorados font siffler en l'air leur lasso, saisissent aux épaules des ouvriers et les traînent sur le sol.

Un autobus passait sur un des côtés de la Place lorsque la bagarre commençait. A peine le chauffeur eût-il entendu le tumulte, qu'il mettait l'accélérateur et, oubliant l'itinéraire prévu, entrait à toute allure dans la bataille, tandis que les voyageurs se mettaient flegmatiquement sous les banquettes pour attendre la fin des événements.

Les deux paysans assassinés étaient morts à un des coins de la place ; on les emmena sur des civières, la tête couverte de leur grand chapeau de paille. Au-dessus des taches brunes qu'ils avaient laissées sur le pavé, on écrivit : « Sang de deux paysans assassinés par les Chemises Dorées. »

Quelques jours plus tard, les funérailles des deux victimes se déroulèrent dans le calme, avec cette tristesse virile des cortèges funèbres sous le grand soleil du Plateau Central. Les cercueils passèrent à l'endroit même où les fascistes avaient foncé sur la foule, comme une expiation.

MERVEILLES DE LA PRESSE

Cet événement sanglant fut pour la presse de Mexico une bonne occasion d'étaler une vertueuse indignation... contre les ouvriers ! Toute la bagarre était présentée comme un coup de force des « rouges ». Si l'on songe que, dans l'intérieur, des millions de Mexicains ne connaissent la politique que par les journaux et, surtout, par la Prensa, journal réactionnaire et clérical, on mesure le mal que peut causer une campagne de ce genre. On se déchaînait surtout contre les communistes « payés par Moscou » et contre les syndicats de la C.G.O.C.M. (Confédération Générale des Ouvriers et Paysans Mexicains), dont le leader, Lombardo Toledano, a pris une part importante à la formation du Front Populaire.

Et le refrain, dissimulé ou patent :

— Il faut que le Président rompe avec les rouges !

On fait comprendre à Cardenas qu'il se compromet gravement avec ceux que la Prensa appelle « les anarchistes ». Ainsi, le Président se trouve être l'enjeu même de la lutte entre le Front Populaire et la réaction. On cherche à lui faire peur, à l'ébranler. Ce n'est certainement pas par hasard que les journaux américains publient fréquemment des articles sensationnels où le Président est dépeint comme gagné au « bolchevisme ». Alors, on s'inquiète à Washington, et on le fait savoir. De cette façon, la droite mexicaine se sert patriotiquement de la pression étrangère pour garder Cardenas en otage.

LE RETOUR DU DICTATEUR

14 décembre 1935. Un malaise bien connu s'étend sur la Cité de Mexico, rend les conversations réticentes, semble planer sur le tumulte de la circulation enfiévrée du Centrre. Les journaux viennent de sortir avec d'énormes manchettes :

RETOUR DU GENERAL PLUTARCO ELIAS CALLES

L'ex-dictateur est arrivé en avion, au port aérien de Balbuena. Prévenus au dernier moment, quelques anciens callistes, ayant repris espoir, étaient venus l'attendre. On l'a vu débarquer de l'appareil, vieilli, inquiet, les yeux mobiles sous les lourdes paupières. Ce n'était pas là l'attitude de qui rentre en vainqueur, sûr de lui, et la même question flottait dans tous les esprits :

— Pourquoi revient-il ? Sur quoi, sur qui compte-t-il ?

Alors, on a compris, et les callistes les plus determinés ne se sont sans doute guère réjouis. Car de l'avion descendait, après le Jefe Maximo, un homme au teint brun de métis, gras, bouffi, agitant des mains potelées : Luis Morones.

Il n'y a peut-être pas dans tout le Mexique d'homme plus discrédité que Luis Morones. Fondateur de la C.R.O.M. (Confédération Générale des Ouvriers Mexicains) ; lié dès le début de sa carrière syndicale à l'American Federation of Labor des Etats-Unis, c'est lui qui a littéralement vendu au plus offrant le mouvement syndical du Mexique. Devenu ministre et millionnaire, il stupéfait par ses orgies les politiciens en place, qui, pourtant, en avaient vu d'autres. Tandis que sous sa direction les syndicats dégénéraient en de simples dépendances du Gouvernement, sa fortune devenait énorme. Il noyautait les associations ouvrières avec des hommes à lui, ruinait par des grèves les journaux qui osaient le dénoncer. Par l'intermédiaire des syndicats réformistes américains, il exécutait les volontés du capital yankee ; il exécutait aussi les personnalités gênantes ; l'assassinat « mystérieux » du sénateur Field Jurado fit quelque bruit. On étouffa l'affaire parce que l'on craignait d'y trouver la main de Morones.

Toutefois, ces dernières années avaient vu le déclin de se puissance. La C.R.O.M. se vidait peu à peu de ses effectifs et le mouvement s'est accéléré depuis la chute de Calles au point que les syndicats de la C.G.O.C.M. et de la C.S.U.M. (correspondant à notre C.G.T.U.) avaient absorbé presque tous les ouvriers organisés. Et c'est cet homme qui avait persuadé Calles de revenir, sans doute pour se sauver lui-même ! Sa présence aux côtés du Jefe Maximo signifiait le coup de force immédiat, le putsch militaire.

Cependant, le général Calles, Morones et leurs amis, filaient en auto vers la splendide maison d'Anzures, propriété du Chef Suprême. Là se déroula une sorte de baise-main politique, au cours duquel toutes les personnalités profondément engagées dans le régime calliste vinrent saluer leur chef. On remarquait notamment l'ancien Chef du District Fédéral, Aaron Saenz, célèbre pour les mirifiques affaires qu'il sut mener à bien en « embellissant » la capitale. Au moment où les photographes des journaux priaient ces Messieurs de poser devant l'objectif, Calles prononça sans le savoir un mot historique :

— Un moment, Messieurs, dit-il ; attendez que vienne Luis.

Luis, c'était Morones.

En fait, tout le monde en cet instant attendait Luis, car on comprenait bien que de lui dépendait la direction des opérations.

LA REPONSE DE CARDENAS

— La plus grave erreur qu'ait jamais commise le général Calles est d'étre rentré au Mexique, et surtout accompagné de Morones, déclarait dès le lendemain Portes Gil, Président du Parti National Révolutionnaire. Et à partir de ce moment les événements allaient se dérouler avec rapidité.

Deux généraux, le chef de la garnison de Mexico et le directeur du Collège Militaire, étaient immédiatement remplacés par des officiers fidèles à Cardenas. Ainsi le coup de force de l'armée devenait moins facile. dans la capitale tout au moins. Restait à prévenir un soulèvement calliste dans les Etats.

14 décembre. — Le Sénat rassemblé expulse cinq de ses membres, entre autres Manuel Riva Palacio qui se maintenait par la terreur dans son Etat.

16 décembre. — Le Sénat dépose les Gouverneurs des Etats de Guanajuato, Duraugo, Sonora et Sinaloa, tous des créatures de Calles et prêts à se soulever en armes contre les pouvoirs fédéraux. Tous sont déférés au Procureur Général de la Nation, accusés de complot et de sédition.

Le même jour, l'Imprimerie Nationale expulse tous les membres de la C.R.O.M. Le bruit commence a courir que Morones envoie des armes à Orizaba, importante ville industrielle où la C.R.O.M. est demeurée très influente.

17 décembre. — Plusieurs personnalités démissionnent du P.N.R. pour fonder un
parti calliste dénommé Parti Constitutionnel Révolutionnaire. Pendant que cette scission se produisait, le Président recevait les délégués des maîtres ruraux et déclarait appuyer leur revendication concernant l'armement des instituteurs, combattue par tout un secteur de la presse sous prétexe qu' « il ne convient pas à un éducateur d'être armé » !

20 décembre. — Vers 4 heures du matin, deux hommes sortant d'une maison en apparence inhabitée de Zacahuisco, faubourg de Mexico, sont arrêtés par la police. Dans les valises qu'ils portent on trouve des mitrailleuses Thompson, des chargeurs, des balles. On fouille la maison, pour y découvrir un véritable arsenal ; la maison est une des nombreuses propriétés de Morones. Quant aux armes, elles allaient à Orizaba.

L'année se terminait sur l'échec au moins momentané du putsch calliste. Rompant avec la tradition sanglante de la politique mexicaine, le Président abandonnait les poursuites contre « Luis », mais celui-ci restait sur le carreau, et l'on commençait à exhumer de vieilles histoires comme l'assassinat de F. Jurado, ou le massacre de Huitzilac ordonné par Calles. Des milliers de télégrammes d'adhésion parvenaient chaque jour au Palais National.

Quiconque a parcouru la campagne mexicaine ne peut douter de la popularité actuelle de Cardenas. Chose curieuse, les gens paraissent peu rassurés malgré la réaction énergique qui a succédé au retour de Calles.

— Es muy confianzudo, dit-on du Président : il est trop confiant. Et on remarque qu'il s'est entouré de personnalités douteuses, d'ambitieux qui sont prêts peut-être à lui donner un coup dans le dos.

Effectivement le danger n'a été que différé. Seul le Front Populaire en se renforçant, en se faisant représenter au pouvoir, peut le conjurer définitivement. Mais qu'est-ce donc que le Front Populaire au Mexique ?

(A suivre.)
Jacques SOUSTELLE.

lundi 15 août 2016

Inquiétudes mexicaines (1936)



INQUIETUDES MEXICAINES

par Jacques SOUSTELLE

[Regards, n° 106, IVe année, 23 janvier 1936]

C'est à La Havane que cela a commencé.

— Vous allez au Mexique, dit le chauffeur nègre, merveilleusement bavard, qui nous emmenait à la Tropical. Eh bien ! vous savez qu'ils ont encore une révolution là-bas ?

— Comment, encore une ?

— Voici le journal.

En troisième page du Diario de la Marina, un titre assez modeste, par là-même rassurant : Combat entre rebelles et troupes fédérales dans Sonora. De l'article lui-même, il ressortait qu'un petit soulèvement catholique avait éclaté dans le Nord. Après tout, Sonora, c'est bien loin de Mexico. On pouvait souffler.

— Oh, ce n'est rien du tout, dis-je au negrito.

A Cuba, évidemment, quand il y a des rebelles, on s'en aperçoit tout de suite et cela risque de prendre des proportions sérieuses. Mais au Mexique il y a de la place. Beaucoup de place.

REBELLES

Tellement de place que beaucoup de gens l'emploient à se promener en armes et en attitude hostile au gouvemement. Il y en a même vraiment beaucoup, pour le quart d'heure. Dans l'Etat de Puebla, le chef surnommé « El Tallarin », avec sa bande, parcourt les montagnes, passant à l'Etat voisin de Morelos lorsqu'il est poursuivi. Dans Jalisco et Michoacan, il y en a davantage, c'est même le foyer le plus important. Et aussi dans le Nord, bien que pour l'instant ils paraissent un peu calmés. Fait plus caractéristique et plus inquiétant, on parle de rebelles, ou de bandits (deux termes que sépare la plus délicate des nuances), même là où on n'en voit pas.

Trois semaines après le dialogue de La Havane que j'ai cité, nous traversions à cheval la Sierra Gorda de l'Etat de Querétaro. Longues journées sous le soleil, à travers les montagnes désertes, au milieu des rochers couverts de cactus géants. Le soir, dans un petit rancho isolé, on regarde l'obscurité envahir l'étendue ; la fraicheur vient, nous nous serrons dans nos sarapes. Tout à coup, un des montagnards :

— On dit que Pablo Velazquez est passé ici cette nuit.

— Quel Pablo Velasquez ?

— Un rebelle. Les fédéraux l'ont cherché, l'autre semaine. Lui, il était caché derrière les rochers du ravin : ils sont passés à côté de lui sans le voir. Personne ne sait où il est, où il va, Senor. Un jour, il a volé un cheval à Zimapan, et le lendemain à l'aube il était à Cadereyta. (Pour saisir le sel de la chose, il faut savoir que ces deux villages sont séparés par plus de 150 kilomètres de montagnes, de ravins, de fleuves sans ponts, de précipices). Il est entré dans le village tranquillement, il est allé chez un compadre à lui, et il lui a demandé de la bière. Quand les fédéraux sont arrivés, la fusillade a éclaté, Pablo Velasquez a disparu...

Ils disent aussi :

— Ah ! Pablo Velasquez... personne ne connaît la Sierra comme lui. Personne ne l'atteint à cheval. Il a un cheval qui saute par dessus les rochers et les barrancas, des sauts de cinq ou six mètres, Si Senor...

On regarde, dans la nuit maintenant complète, au dehors des murs fragiles du rancho. S'il était là ?

Pourtant. interrogez les gens de près, parcourez vous-même la Sierra dans tous les sens, personne n'a vu Pablo Velazquez. On dit... on a entendu dire... Qui sait ?

LA GUERRE A L'ECOLE

Ces rebelles, ces bandits, contre quoi se sont-ils soulevés ? A qui, à quoi font-ils la guerre ?

A l'école. Ils font la guerre à l'éducation rurale, aux maîtres ruraux. Ce sont de pieux bandits ; en un mot, ce qu'on appelle au Mexique, des cristeros. Les bandits du Christ. Le Christ n'avait que deux brigands à côté de lui au Golgotha, il en a bien davantage au Mexique, qui se vantent de le servir. Derrière eux, les prêtres clandestins, les intrigues du haut clergé et notamment, de Monseigneur Orozco y Jimenez, dont le nom est mêlé à toutes les guerres religieuses des dernières années. Chose étrange, éloignés de tout, dans les sierras sauvages, les cristeros disposent d'armes, de munitions, d'argent. Sans doute possible, tout cela vient de Mexico. On a arrêté plusieurs personnes dont un général, soupçonnées de fournir armes et aide de toute espèce aux bandits ; mais il paraît difficile de prouver avec certitude leur complicité.

Sur place, les rebelles catholiques reçoivent un autre appui, très souvent, trop souvent, celui des autorités locales, des « caciques ». Le maître d'école est le trouble-fête, l'empêcheur d'exploiter le paysan, celui qui vient apprendre à lire dans le catéchisme agraire et dans le Code du Travail. Aussi est-il bien significatif que, lorsque les bandits entrent dans un village, ils se dirigent tout droit vers l'école, sans que, neuf fois sur dix, la police municipale tire un coup de feu ; la police municipale a disparu comme par enchantement, elle laisse les cristeros incendier, tuer, torturer à leur guise.

Car ils incendient, tuent, torturent. Chacun possède sa méthode préférée. Dans Puebla, le Tallarin fusille les instituteurs. Dans Jalisco, les chefs catholiques brûlent les écoles, coupent les oreilles aux maîtres et violent chrétiennement les institutrices. Elles sont venues à Mexico, la tête entourée de bandes, et 17.000 maîtres ont protesté avec elles devant le Président de la République. En attendant, on s'émeut fort aux Etats-Unis, paraît-il, de la « persécution anti-religieuse » (sic). Les catholiques envoient au gouvernement memorandum sur memorandum, pétition sur pétition. Les philanthropes qui s'inquiètent pour quelques messes de moins au Mexique consacreront-ils un instant de pieuse indignation aux viols, aux assassinats, aux incendies, aux mutilations ?

L'EDUCATION SOCIALISTE ET L'OFFENSIVE CATHOLIQUE

Au point de départ de toute cette agitation est le projet d'éducation socialiste. A vrai dire, personne ne sait encore exactement en quoi consistera cette éducation et encore moins ce qu'elle aura de socialiste. Le Parti National Révolutionnaire au pouvoir vient encore de proclamer ces derniers jours, par la voix de son Président Emilio Portes Gil, son aversion pour le marxisme, doctrine « exotique » et, inadaptée au Mexique. Le socialisme que l'on paraît vouloir enseigner semble consister surtout en un vague coopérativisme ; essentiellement réformiste. Il implique une adhésion sans réserves à la politique du P. N. R. Tel quel pourtant, il suffit à rendre plus vive l'inquiétude des caciques terriens qu'une population paysanne plus éclairée et plus consciente de ses droits légaux menacerait dangereusement menu ; son côté anti-religieux très marqué soulève la colère du clergé avoué ou clandestin, et des masses incultes que celui-ci fanatise.

En face de ces puissances de conservation égoïste et bornée, le maître rural, sans protection, avec un salaire misérable sur lequel il doit encore prélever des contributions « volontaires » pour le P.N.R. et même parfois les sommes nécessaires à l'achat matériel scolaire, est livré sans défense aux tortionnaires et aux assassins cristeros. Dans certains endroits, la population excitée sous main refuse d'envoyer les enfants à l'école ; dans d'autres, c'est la lutte ouverte. Quand ce n'est pas le président municipal lui-même qui met en prison instituteurs et même inspecteurs sans autre forme de procès, comme cela s'est produit, il y a un mois, dans le Nord de l'Etat de Hidalgo, où je me trouvais.

Le clergé, allié comme toujours aux caciques propriétaires de domaines ruraux, a donc pris l'offensive. Et dans certains endroits il semble bénéficier d'une étrange tolérance, venue de bien haut. Dans un Etat du centre, j'ai vu chaque village avec son curé en dépit des lois de limitation, se pavanant en soutane sur la place au milieu d'une cour de dévotes, recevant des cadeaux, fruits, légumes, animaux, etc... Toute la journée se succèdent les offices, les sermons, les cérémonies ; la campagne est envahie de tracts de propagande religieuse ; on est assourdi du matin au soir par les cloches, tout comme dans le Mexique d'autrefois. Le bruit court qu'un général très influent, membre du ministère actuel, permet cette résurrection du passé pré-révolutionnaire, afin de se faire des alliés. Des alliés pour quoi ?

GRANDEUR ET DECADENCE D'UNE DICTATURE

J'avais quitté le Mexique, en 1934, laissant derrière moi un pays soumis à la plus étrange des dictature, celle du général Plutarco Elias Calles. Contrairement à la tradition mexicaine (et latino-américaine), Calles n'avait pas cherché à se maintenir ouvertement au pouvoir comme Président de la République. Non, il laissait se dérouler un décor de vie institutionnelle, des Président occuper le fauteuil si convoité du Palais National. Lui demeurait derrière la brillante scène ; il était le général Calles, « Jefe Maximo de la Revolucion », Chef Suprême. Il vivait dans ses splendides propriétés rurales, ou des commissions venaient le consulter ; le dimanche, il tenait sa cour à l'ordinaire dans la petite ville de plaisance de Cuernavaca, à deux heures de Mexico. Dans un jardin, sous un parasol, il promulguait ses oracles. Quelquefois, au cours d'un voyage, il définissait la « ligne du P. N. R. en un discours radiodiffusé et reproduit ; en première page par toute la presse. Personne ne bronchait. A vrai dire, on se souvenait de ceux qui, auparavant, avaient bronché, et qui n'avaient pas eu à s'en louer : Gomez fusillé, Ortiz Rubia mis à la porte du Palais National, bien d'autres.

Le Jefe Maximo était un homme d'affaires, un des plus riches du Mexique et de l'Amérique (à elle seule sa propriété de El Mante fournit tout le sucre que le Mexique exporte aux Etats-Unis) ; son régime était celui des affairistes et se soutenait par le partage à l'amiable de mirifiques affaires : travaux publics, exploitations agricoles, etc... ; tout cela se déroulait dans une atmosphère nationaliste et pseudo-révolutionnaire. On venait de lancer le Plan Sexennal, qui tendait à l'industrialisation du pays, et dans une large mesure à sa fascisation, par des mesures qui mettaient les syndicats dans la dépendance du P.N.R. Le Mexique semblait se durcir, se cimenter en une rigide armature sociale sous la main du Général Calles.

Or, en juin de cette année, Calles tombait. Il tombait, de la manière la plus brutale, la plus rapide : le Président de la République, Cardenas, élu par ses soins et ceux du P.N.R., le désavouait publiquement, et le Jefe Maximo s'en allait à Hawaï comme un enfant qu'on envoie se coucher. A vrai dire, personne (sauf sans doute dans de très hautes sphères politiques) n'a encore compris ce départ honteux de l'homme le plus puissant du Mexique. La désaffection croissante des milieux ouvriers à l'égard de Calles (il y eut au défilé du 1er mai des cris de « A bas les socialistes millionnaires »), les exactions et les crimes de certains « caciques » et gouverneurs protégés par lui, notamment de Garrido Canabal, dictateur de Tabasco, tout cela peut avoir agi en faveur de ce bouleversement. Toutefois on ne comprend ni les déclarations anti-ouvrières de Calles, qui détachèrent de lui en un jour tous les syndicats (imprudence invraisemblable chez le démagogue le plus averti de l'Amérique Centrale), ni l'attitude du P. N. R. qui « laissa bomber » le Chef Suprême du matin an soir. Le Président du Parti, Portes Gil, doit en savoir très long sur ce sujet. Mais ce politique profond et astucieux, grand homme sous Calles et grand homme aujourd'hui, personnage de premier plan de tous les régimes, est de ceux qui parlent peu et ne laissent rien paraître.

Ce n'est pas sans un certain dégoût que l'on voit aujourd'hui des hommes et des groupements politiques et, syndicaux, qui doivent toute leur fortune et leur influence au Jefe Maximo, rivaliser aujourd'hui d'insulte et de feinte indignation envers leur protecteur tombé. Lorsqu'à l'apogée de la puissance de Calles, les communistes l'attaquaient ouvertement en risquant le bagne des îles Maries, ils acquéraient par là-même le droit de parler avec franchise aujourd'hui. A part eux, presque tout le personnel du régime écroulé est passé immédiatement de la servilité à l'ingratitude, comme il est d'usage à la chute des dictatures latino-américaines. Ceux qui, depuis des années gardaient le silence sur les manoeuvres louches et les exactions dont ils avaient été les témoins ou les complices, se bousculent aujourd'hui dans leur hâte de remplir les revues et les journaux de leurs révélations sur le Chef Suprême : « Le véritable Calles », « Comment Calles a écrasé le soulèvement de Gomez », etc... tels sont les titres d'innombrables articles, d'études historiques, de livres.

J. Soustelle
(A suivre.)