jeudi 18 août 2016

Comment le Front Populaire mexicain a terrassé le fascisme (1936)



Inquiétudes Mexicaines II.

COMMENT LE FRONT POPULAIRE MEXICAIN A TERRASSE LE FASCISME

[Regards, n° 108, IVe année, 6 février 1936]

La chute de Callès fut une demi-chute, qui n'entraîna pas immédiatement tout le personnel « calliste », la plus grande partie de celui-ci s'étant hâté de le désavouer. Le célèbre Garrido Canabal pratiquait, dans l'Etat de Tabasco, ce qu'il appelait « socialisme » et qui consistait à enlever aux grands planteurs de bananes leurs domaines... pour les donner à son beau-frère, à ses compadres ou se les donner à lui-même. Une Commission (d'ailleurs composée, il faut le dire, de réactionnaires avérés), s'étant rendue dans son fief pour essayer de l'en déloger à la faveur des élections, Garrido eut recours à la manière forte. Les délégués furent reçus à coups de mitrailleuses Thompson, dont l'une était maniée par un sénateur et l'autre par Garrido lui-même. Après ce coup, il fallut tout de même jeter du lest, et il fila à Saint-Domingue avec sa fortune rondelette que lui avait valu son « socialisme ».

— Mais, dans l'ensemble, qu'est-ce que le Mexique gagne au départ de Calles ?

Telle est la question que je pose à Hernan Laborde, leader du Parti Communiste Mexicain.

— Il ne faut pas sous-estimer l'importance de cette de la dictature calliste, dit Laborde. Sans doute, la plupart des hommes de l'ancien régime sont restés en place, à des postes de commande. Mais, maintenant, nous pouvons lutter ouvertement contre eux ; la féroce répression calliste est finie. Surtout, la fascisation du pays marque un temps d'arrêt. Enfin, Calles signifiait l'alliance des affairistes mexicains et nord-américains pour exploiter le Mexique sous la direction des Etats-Unis. Le général Cardenas veut sincèrement l'indépendance économique du pays et c'est pourquoi le Front Populaire le soutient, c'est pourquoi notre Parti le défendra contre le callisme.

Mais quels sont donc ces fascistes mexicains ? Nous allons les voir à l'oeuvre.

ANNIVERSAIRE SANGLANT

Fondée sous le régime calliste, l'A.R.M. (Association Révolutionnaire Mexicaniste) collaborait vers la seconde moitié de 1934 avec la police pour briser les premières tentatives du Front Unique. Avec sa devise : « Le Mexique aux Mexicains », elle faisait campagne contre les Juifs (!), insignifiante minorité de petits revendeurs, sans jamais dire un mot contre les exploiteurs impérialistes Yankees. Dirigés par un politicien obscur, le général Rodriguez, les fascistes de l'A.R.M., avec leur blouse jaune or, leur large chapeau, leur insigne reproduisant une masse et un bouclier aztéques, devinrent rapidement assez célèbres, une célébrité de mauvais aloi. Le crie : Mueran los Camisas Doradas ! « A mort les Chemises dorées ! » terminait rituellement tous les meetings ouvriers. Le fascisme ne mordait pas sur le peuple, se tenait dans la coulisse avec ses troupes de nervis ou de pauvres ignorants et attendait son heure.

Il cru l'avoir trouvée le 20 novembre 1935. Quelle occasion magnifique, en effet ! Pour le 25e anniversaire de la Révolution, allaient défiler sur la Place Centrale de Mexico, devant le palais présidentiel, les syndicats ouvriers et les délégations du Front Populaire. Ils allaient défiler en confiance, attendant le discours officiel qui allait saluer en eux les continuateurs de l'oeuvre inaugurée par Madero en 1910. N'était-ce pas tentant de se ruer sur cette masse, de provoquer une bagarre et d'accuser ensuite les « extrêmistes » d'en être les responsables ? On ferait ainsi d'une pierre deux coups, on forcerait peut-être Cardenas à rompre avec ses alliés de gauche.

Devant la façade du bel édifice colonial, les taxis du Front Unique des Chauffeurs sont rangés bien sagement en ligne. La tête levée, la foule écoute le Secrétaire du Président exalter les initiateurs de la Révolution. Tout à coup, à l'autre bout de l'immense place, des cavaliers apparaissent, puis un cortège à pied : la cavalerie et l'infanterie des « Dorés ». En une seconde, la foule a reconnu les briseurs de grève professionnels, un cri s'élève :

— Dissolution ! Dissolution !

Les troupes fascistes continuent à avancer.

En toute hâte, plusieurs leaders ouvriers s'adressent au Secrétaire, en lui demandant de détourner le cortège des Dorados, mais le fonctionnaire répond :

— Tout le monde à le droit de défiler aujourd'hui.

De défiler... mais c'est que les Dorados ne viennent pas pour défiler. Il piquent droit vers la ligne des taxis. En quelques secondes le choc est devenu inévitable. La Place n'est plus qu'un tourbillon confus de batailles corps à corps. Avec leur extraordinaire combativité, les ouvriers mexicains se sont ressaisis tout de suite. Les chauffeurs bondissent au volant de leurs taxis, foncent sur les cavaliers qui s'écoulent lourdement sur le pavé. Les Dorados font siffler en l'air leur lasso, saisissent aux épaules des ouvriers et les traînent sur le sol.

Un autobus passait sur un des côtés de la Place lorsque la bagarre commençait. A peine le chauffeur eût-il entendu le tumulte, qu'il mettait l'accélérateur et, oubliant l'itinéraire prévu, entrait à toute allure dans la bataille, tandis que les voyageurs se mettaient flegmatiquement sous les banquettes pour attendre la fin des événements.

Les deux paysans assassinés étaient morts à un des coins de la place ; on les emmena sur des civières, la tête couverte de leur grand chapeau de paille. Au-dessus des taches brunes qu'ils avaient laissées sur le pavé, on écrivit : « Sang de deux paysans assassinés par les Chemises Dorées. »

Quelques jours plus tard, les funérailles des deux victimes se déroulèrent dans le calme, avec cette tristesse virile des cortèges funèbres sous le grand soleil du Plateau Central. Les cercueils passèrent à l'endroit même où les fascistes avaient foncé sur la foule, comme une expiation.

MERVEILLES DE LA PRESSE

Cet événement sanglant fut pour la presse de Mexico une bonne occasion d'étaler une vertueuse indignation... contre les ouvriers ! Toute la bagarre était présentée comme un coup de force des « rouges ». Si l'on songe que, dans l'intérieur, des millions de Mexicains ne connaissent la politique que par les journaux et, surtout, par la Prensa, journal réactionnaire et clérical, on mesure le mal que peut causer une campagne de ce genre. On se déchaînait surtout contre les communistes « payés par Moscou » et contre les syndicats de la C.G.O.C.M. (Confédération Générale des Ouvriers et Paysans Mexicains), dont le leader, Lombardo Toledano, a pris une part importante à la formation du Front Populaire.

Et le refrain, dissimulé ou patent :

— Il faut que le Président rompe avec les rouges !

On fait comprendre à Cardenas qu'il se compromet gravement avec ceux que la Prensa appelle « les anarchistes ». Ainsi, le Président se trouve être l'enjeu même de la lutte entre le Front Populaire et la réaction. On cherche à lui faire peur, à l'ébranler. Ce n'est certainement pas par hasard que les journaux américains publient fréquemment des articles sensationnels où le Président est dépeint comme gagné au « bolchevisme ». Alors, on s'inquiète à Washington, et on le fait savoir. De cette façon, la droite mexicaine se sert patriotiquement de la pression étrangère pour garder Cardenas en otage.

LE RETOUR DU DICTATEUR

14 décembre 1935. Un malaise bien connu s'étend sur la Cité de Mexico, rend les conversations réticentes, semble planer sur le tumulte de la circulation enfiévrée du Centrre. Les journaux viennent de sortir avec d'énormes manchettes :

RETOUR DU GENERAL PLUTARCO ELIAS CALLES

L'ex-dictateur est arrivé en avion, au port aérien de Balbuena. Prévenus au dernier moment, quelques anciens callistes, ayant repris espoir, étaient venus l'attendre. On l'a vu débarquer de l'appareil, vieilli, inquiet, les yeux mobiles sous les lourdes paupières. Ce n'était pas là l'attitude de qui rentre en vainqueur, sûr de lui, et la même question flottait dans tous les esprits :

— Pourquoi revient-il ? Sur quoi, sur qui compte-t-il ?

Alors, on a compris, et les callistes les plus determinés ne se sont sans doute guère réjouis. Car de l'avion descendait, après le Jefe Maximo, un homme au teint brun de métis, gras, bouffi, agitant des mains potelées : Luis Morones.

Il n'y a peut-être pas dans tout le Mexique d'homme plus discrédité que Luis Morones. Fondateur de la C.R.O.M. (Confédération Générale des Ouvriers Mexicains) ; lié dès le début de sa carrière syndicale à l'American Federation of Labor des Etats-Unis, c'est lui qui a littéralement vendu au plus offrant le mouvement syndical du Mexique. Devenu ministre et millionnaire, il stupéfait par ses orgies les politiciens en place, qui, pourtant, en avaient vu d'autres. Tandis que sous sa direction les syndicats dégénéraient en de simples dépendances du Gouvernement, sa fortune devenait énorme. Il noyautait les associations ouvrières avec des hommes à lui, ruinait par des grèves les journaux qui osaient le dénoncer. Par l'intermédiaire des syndicats réformistes américains, il exécutait les volontés du capital yankee ; il exécutait aussi les personnalités gênantes ; l'assassinat « mystérieux » du sénateur Field Jurado fit quelque bruit. On étouffa l'affaire parce que l'on craignait d'y trouver la main de Morones.

Toutefois, ces dernières années avaient vu le déclin de se puissance. La C.R.O.M. se vidait peu à peu de ses effectifs et le mouvement s'est accéléré depuis la chute de Calles au point que les syndicats de la C.G.O.C.M. et de la C.S.U.M. (correspondant à notre C.G.T.U.) avaient absorbé presque tous les ouvriers organisés. Et c'est cet homme qui avait persuadé Calles de revenir, sans doute pour se sauver lui-même ! Sa présence aux côtés du Jefe Maximo signifiait le coup de force immédiat, le putsch militaire.

Cependant, le général Calles, Morones et leurs amis, filaient en auto vers la splendide maison d'Anzures, propriété du Chef Suprême. Là se déroula une sorte de baise-main politique, au cours duquel toutes les personnalités profondément engagées dans le régime calliste vinrent saluer leur chef. On remarquait notamment l'ancien Chef du District Fédéral, Aaron Saenz, célèbre pour les mirifiques affaires qu'il sut mener à bien en « embellissant » la capitale. Au moment où les photographes des journaux priaient ces Messieurs de poser devant l'objectif, Calles prononça sans le savoir un mot historique :

— Un moment, Messieurs, dit-il ; attendez que vienne Luis.

Luis, c'était Morones.

En fait, tout le monde en cet instant attendait Luis, car on comprenait bien que de lui dépendait la direction des opérations.

LA REPONSE DE CARDENAS

— La plus grave erreur qu'ait jamais commise le général Calles est d'étre rentré au Mexique, et surtout accompagné de Morones, déclarait dès le lendemain Portes Gil, Président du Parti National Révolutionnaire. Et à partir de ce moment les événements allaient se dérouler avec rapidité.

Deux généraux, le chef de la garnison de Mexico et le directeur du Collège Militaire, étaient immédiatement remplacés par des officiers fidèles à Cardenas. Ainsi le coup de force de l'armée devenait moins facile. dans la capitale tout au moins. Restait à prévenir un soulèvement calliste dans les Etats.

14 décembre. — Le Sénat rassemblé expulse cinq de ses membres, entre autres Manuel Riva Palacio qui se maintenait par la terreur dans son Etat.

16 décembre. — Le Sénat dépose les Gouverneurs des Etats de Guanajuato, Duraugo, Sonora et Sinaloa, tous des créatures de Calles et prêts à se soulever en armes contre les pouvoirs fédéraux. Tous sont déférés au Procureur Général de la Nation, accusés de complot et de sédition.

Le même jour, l'Imprimerie Nationale expulse tous les membres de la C.R.O.M. Le bruit commence a courir que Morones envoie des armes à Orizaba, importante ville industrielle où la C.R.O.M. est demeurée très influente.

17 décembre. — Plusieurs personnalités démissionnent du P.N.R. pour fonder un
parti calliste dénommé Parti Constitutionnel Révolutionnaire. Pendant que cette scission se produisait, le Président recevait les délégués des maîtres ruraux et déclarait appuyer leur revendication concernant l'armement des instituteurs, combattue par tout un secteur de la presse sous prétexe qu' « il ne convient pas à un éducateur d'être armé » !

20 décembre. — Vers 4 heures du matin, deux hommes sortant d'une maison en apparence inhabitée de Zacahuisco, faubourg de Mexico, sont arrêtés par la police. Dans les valises qu'ils portent on trouve des mitrailleuses Thompson, des chargeurs, des balles. On fouille la maison, pour y découvrir un véritable arsenal ; la maison est une des nombreuses propriétés de Morones. Quant aux armes, elles allaient à Orizaba.

L'année se terminait sur l'échec au moins momentané du putsch calliste. Rompant avec la tradition sanglante de la politique mexicaine, le Président abandonnait les poursuites contre « Luis », mais celui-ci restait sur le carreau, et l'on commençait à exhumer de vieilles histoires comme l'assassinat de F. Jurado, ou le massacre de Huitzilac ordonné par Calles. Des milliers de télégrammes d'adhésion parvenaient chaque jour au Palais National.

Quiconque a parcouru la campagne mexicaine ne peut douter de la popularité actuelle de Cardenas. Chose curieuse, les gens paraissent peu rassurés malgré la réaction énergique qui a succédé au retour de Calles.

— Es muy confianzudo, dit-on du Président : il est trop confiant. Et on remarque qu'il s'est entouré de personnalités douteuses, d'ambitieux qui sont prêts peut-être à lui donner un coup dans le dos.

Effectivement le danger n'a été que différé. Seul le Front Populaire en se renforçant, en se faisant représenter au pouvoir, peut le conjurer définitivement. Mais qu'est-ce donc que le Front Populaire au Mexique ?

(A suivre.)
Jacques SOUSTELLE.