lundi 15 août 2016

Inquiétudes mexicaines (1936)



INQUIETUDES MEXICAINES

par Jacques SOUSTELLE

[Regards, n° 106, IVe année, 23 janvier 1936]

C'est à La Havane que cela a commencé.

— Vous allez au Mexique, dit le chauffeur nègre, merveilleusement bavard, qui nous emmenait à la Tropical. Eh bien ! vous savez qu'ils ont encore une révolution là-bas ?

— Comment, encore une ?

— Voici le journal.

En troisième page du Diario de la Marina, un titre assez modeste, par là-même rassurant : Combat entre rebelles et troupes fédérales dans Sonora. De l'article lui-même, il ressortait qu'un petit soulèvement catholique avait éclaté dans le Nord. Après tout, Sonora, c'est bien loin de Mexico. On pouvait souffler.

— Oh, ce n'est rien du tout, dis-je au negrito.

A Cuba, évidemment, quand il y a des rebelles, on s'en aperçoit tout de suite et cela risque de prendre des proportions sérieuses. Mais au Mexique il y a de la place. Beaucoup de place.

REBELLES

Tellement de place que beaucoup de gens l'emploient à se promener en armes et en attitude hostile au gouvemement. Il y en a même vraiment beaucoup, pour le quart d'heure. Dans l'Etat de Puebla, le chef surnommé « El Tallarin », avec sa bande, parcourt les montagnes, passant à l'Etat voisin de Morelos lorsqu'il est poursuivi. Dans Jalisco et Michoacan, il y en a davantage, c'est même le foyer le plus important. Et aussi dans le Nord, bien que pour l'instant ils paraissent un peu calmés. Fait plus caractéristique et plus inquiétant, on parle de rebelles, ou de bandits (deux termes que sépare la plus délicate des nuances), même là où on n'en voit pas.

Trois semaines après le dialogue de La Havane que j'ai cité, nous traversions à cheval la Sierra Gorda de l'Etat de Querétaro. Longues journées sous le soleil, à travers les montagnes désertes, au milieu des rochers couverts de cactus géants. Le soir, dans un petit rancho isolé, on regarde l'obscurité envahir l'étendue ; la fraicheur vient, nous nous serrons dans nos sarapes. Tout à coup, un des montagnards :

— On dit que Pablo Velazquez est passé ici cette nuit.

— Quel Pablo Velasquez ?

— Un rebelle. Les fédéraux l'ont cherché, l'autre semaine. Lui, il était caché derrière les rochers du ravin : ils sont passés à côté de lui sans le voir. Personne ne sait où il est, où il va, Senor. Un jour, il a volé un cheval à Zimapan, et le lendemain à l'aube il était à Cadereyta. (Pour saisir le sel de la chose, il faut savoir que ces deux villages sont séparés par plus de 150 kilomètres de montagnes, de ravins, de fleuves sans ponts, de précipices). Il est entré dans le village tranquillement, il est allé chez un compadre à lui, et il lui a demandé de la bière. Quand les fédéraux sont arrivés, la fusillade a éclaté, Pablo Velasquez a disparu...

Ils disent aussi :

— Ah ! Pablo Velasquez... personne ne connaît la Sierra comme lui. Personne ne l'atteint à cheval. Il a un cheval qui saute par dessus les rochers et les barrancas, des sauts de cinq ou six mètres, Si Senor...

On regarde, dans la nuit maintenant complète, au dehors des murs fragiles du rancho. S'il était là ?

Pourtant. interrogez les gens de près, parcourez vous-même la Sierra dans tous les sens, personne n'a vu Pablo Velazquez. On dit... on a entendu dire... Qui sait ?

LA GUERRE A L'ECOLE

Ces rebelles, ces bandits, contre quoi se sont-ils soulevés ? A qui, à quoi font-ils la guerre ?

A l'école. Ils font la guerre à l'éducation rurale, aux maîtres ruraux. Ce sont de pieux bandits ; en un mot, ce qu'on appelle au Mexique, des cristeros. Les bandits du Christ. Le Christ n'avait que deux brigands à côté de lui au Golgotha, il en a bien davantage au Mexique, qui se vantent de le servir. Derrière eux, les prêtres clandestins, les intrigues du haut clergé et notamment, de Monseigneur Orozco y Jimenez, dont le nom est mêlé à toutes les guerres religieuses des dernières années. Chose étrange, éloignés de tout, dans les sierras sauvages, les cristeros disposent d'armes, de munitions, d'argent. Sans doute possible, tout cela vient de Mexico. On a arrêté plusieurs personnes dont un général, soupçonnées de fournir armes et aide de toute espèce aux bandits ; mais il paraît difficile de prouver avec certitude leur complicité.

Sur place, les rebelles catholiques reçoivent un autre appui, très souvent, trop souvent, celui des autorités locales, des « caciques ». Le maître d'école est le trouble-fête, l'empêcheur d'exploiter le paysan, celui qui vient apprendre à lire dans le catéchisme agraire et dans le Code du Travail. Aussi est-il bien significatif que, lorsque les bandits entrent dans un village, ils se dirigent tout droit vers l'école, sans que, neuf fois sur dix, la police municipale tire un coup de feu ; la police municipale a disparu comme par enchantement, elle laisse les cristeros incendier, tuer, torturer à leur guise.

Car ils incendient, tuent, torturent. Chacun possède sa méthode préférée. Dans Puebla, le Tallarin fusille les instituteurs. Dans Jalisco, les chefs catholiques brûlent les écoles, coupent les oreilles aux maîtres et violent chrétiennement les institutrices. Elles sont venues à Mexico, la tête entourée de bandes, et 17.000 maîtres ont protesté avec elles devant le Président de la République. En attendant, on s'émeut fort aux Etats-Unis, paraît-il, de la « persécution anti-religieuse » (sic). Les catholiques envoient au gouvernement memorandum sur memorandum, pétition sur pétition. Les philanthropes qui s'inquiètent pour quelques messes de moins au Mexique consacreront-ils un instant de pieuse indignation aux viols, aux assassinats, aux incendies, aux mutilations ?

L'EDUCATION SOCIALISTE ET L'OFFENSIVE CATHOLIQUE

Au point de départ de toute cette agitation est le projet d'éducation socialiste. A vrai dire, personne ne sait encore exactement en quoi consistera cette éducation et encore moins ce qu'elle aura de socialiste. Le Parti National Révolutionnaire au pouvoir vient encore de proclamer ces derniers jours, par la voix de son Président Emilio Portes Gil, son aversion pour le marxisme, doctrine « exotique » et, inadaptée au Mexique. Le socialisme que l'on paraît vouloir enseigner semble consister surtout en un vague coopérativisme ; essentiellement réformiste. Il implique une adhésion sans réserves à la politique du P. N. R. Tel quel pourtant, il suffit à rendre plus vive l'inquiétude des caciques terriens qu'une population paysanne plus éclairée et plus consciente de ses droits légaux menacerait dangereusement menu ; son côté anti-religieux très marqué soulève la colère du clergé avoué ou clandestin, et des masses incultes que celui-ci fanatise.

En face de ces puissances de conservation égoïste et bornée, le maître rural, sans protection, avec un salaire misérable sur lequel il doit encore prélever des contributions « volontaires » pour le P.N.R. et même parfois les sommes nécessaires à l'achat matériel scolaire, est livré sans défense aux tortionnaires et aux assassins cristeros. Dans certains endroits, la population excitée sous main refuse d'envoyer les enfants à l'école ; dans d'autres, c'est la lutte ouverte. Quand ce n'est pas le président municipal lui-même qui met en prison instituteurs et même inspecteurs sans autre forme de procès, comme cela s'est produit, il y a un mois, dans le Nord de l'Etat de Hidalgo, où je me trouvais.

Le clergé, allié comme toujours aux caciques propriétaires de domaines ruraux, a donc pris l'offensive. Et dans certains endroits il semble bénéficier d'une étrange tolérance, venue de bien haut. Dans un Etat du centre, j'ai vu chaque village avec son curé en dépit des lois de limitation, se pavanant en soutane sur la place au milieu d'une cour de dévotes, recevant des cadeaux, fruits, légumes, animaux, etc... Toute la journée se succèdent les offices, les sermons, les cérémonies ; la campagne est envahie de tracts de propagande religieuse ; on est assourdi du matin au soir par les cloches, tout comme dans le Mexique d'autrefois. Le bruit court qu'un général très influent, membre du ministère actuel, permet cette résurrection du passé pré-révolutionnaire, afin de se faire des alliés. Des alliés pour quoi ?

GRANDEUR ET DECADENCE D'UNE DICTATURE

J'avais quitté le Mexique, en 1934, laissant derrière moi un pays soumis à la plus étrange des dictature, celle du général Plutarco Elias Calles. Contrairement à la tradition mexicaine (et latino-américaine), Calles n'avait pas cherché à se maintenir ouvertement au pouvoir comme Président de la République. Non, il laissait se dérouler un décor de vie institutionnelle, des Président occuper le fauteuil si convoité du Palais National. Lui demeurait derrière la brillante scène ; il était le général Calles, « Jefe Maximo de la Revolucion », Chef Suprême. Il vivait dans ses splendides propriétés rurales, ou des commissions venaient le consulter ; le dimanche, il tenait sa cour à l'ordinaire dans la petite ville de plaisance de Cuernavaca, à deux heures de Mexico. Dans un jardin, sous un parasol, il promulguait ses oracles. Quelquefois, au cours d'un voyage, il définissait la « ligne du P. N. R. en un discours radiodiffusé et reproduit ; en première page par toute la presse. Personne ne bronchait. A vrai dire, on se souvenait de ceux qui, auparavant, avaient bronché, et qui n'avaient pas eu à s'en louer : Gomez fusillé, Ortiz Rubia mis à la porte du Palais National, bien d'autres.

Le Jefe Maximo était un homme d'affaires, un des plus riches du Mexique et de l'Amérique (à elle seule sa propriété de El Mante fournit tout le sucre que le Mexique exporte aux Etats-Unis) ; son régime était celui des affairistes et se soutenait par le partage à l'amiable de mirifiques affaires : travaux publics, exploitations agricoles, etc... ; tout cela se déroulait dans une atmosphère nationaliste et pseudo-révolutionnaire. On venait de lancer le Plan Sexennal, qui tendait à l'industrialisation du pays, et dans une large mesure à sa fascisation, par des mesures qui mettaient les syndicats dans la dépendance du P.N.R. Le Mexique semblait se durcir, se cimenter en une rigide armature sociale sous la main du Général Calles.

Or, en juin de cette année, Calles tombait. Il tombait, de la manière la plus brutale, la plus rapide : le Président de la République, Cardenas, élu par ses soins et ceux du P.N.R., le désavouait publiquement, et le Jefe Maximo s'en allait à Hawaï comme un enfant qu'on envoie se coucher. A vrai dire, personne (sauf sans doute dans de très hautes sphères politiques) n'a encore compris ce départ honteux de l'homme le plus puissant du Mexique. La désaffection croissante des milieux ouvriers à l'égard de Calles (il y eut au défilé du 1er mai des cris de « A bas les socialistes millionnaires »), les exactions et les crimes de certains « caciques » et gouverneurs protégés par lui, notamment de Garrido Canabal, dictateur de Tabasco, tout cela peut avoir agi en faveur de ce bouleversement. Toutefois on ne comprend ni les déclarations anti-ouvrières de Calles, qui détachèrent de lui en un jour tous les syndicats (imprudence invraisemblable chez le démagogue le plus averti de l'Amérique Centrale), ni l'attitude du P. N. R. qui « laissa bomber » le Chef Suprême du matin an soir. Le Président du Parti, Portes Gil, doit en savoir très long sur ce sujet. Mais ce politique profond et astucieux, grand homme sous Calles et grand homme aujourd'hui, personnage de premier plan de tous les régimes, est de ceux qui parlent peu et ne laissent rien paraître.

Ce n'est pas sans un certain dégoût que l'on voit aujourd'hui des hommes et des groupements politiques et, syndicaux, qui doivent toute leur fortune et leur influence au Jefe Maximo, rivaliser aujourd'hui d'insulte et de feinte indignation envers leur protecteur tombé. Lorsqu'à l'apogée de la puissance de Calles, les communistes l'attaquaient ouvertement en risquant le bagne des îles Maries, ils acquéraient par là-même le droit de parler avec franchise aujourd'hui. A part eux, presque tout le personnel du régime écroulé est passé immédiatement de la servilité à l'ingratitude, comme il est d'usage à la chute des dictatures latino-américaines. Ceux qui, depuis des années gardaient le silence sur les manoeuvres louches et les exactions dont ils avaient été les témoins ou les complices, se bousculent aujourd'hui dans leur hâte de remplir les revues et les journaux de leurs révélations sur le Chef Suprême : « Le véritable Calles », « Comment Calles a écrasé le soulèvement de Gomez », etc... tels sont les titres d'innombrables articles, d'études historiques, de livres.

J. Soustelle
(A suivre.)