samedi 22 octobre 2016

Trois raisons pour voter Mitterrand (1965)



Trois raisons pour voter Mitterrand

JACQUES SOUSTELLE

[Le Monde, 20 décembre 1965]

On peut avancer vingt raisons diverses, et non dénuées de valeur, pour qu'un électeur, ayant voté au premier tour pour Jean Lecanuet ou pour Tixier-Vignancour, apporte sa voix à François Mitterrand le 19 décembre. Mais il en est trois qui, à mon sens, doivent emporter la conviction.

La première, c'est - la campagne l'a bien montré - qu'il existe entre les trois candidats d'opposition des différences de degré ou de nuance quant à leurs programmes et à leurs options, mais non une différence de nature. Sur les priorités qu'exigent la relance économique et le progrès social, sur l'Europe à construire, sur nos alliances, sur l'amnistie, leurs convergences sont bien plus marquées que leurs dissensions. Voter pour Mitterrand après avoir voté, par exemple, pour Lecanuet, c'est courir un risque calculé mais acceptable. Voter pour le président sortant, c'est se déjuger totalement à quinze jours de distance, c'est dire "oui" à tout ce qu'on avait refusé, c'est fermer la porte de l'avenir après l'avoir entrouverte. Comment un citoyen conscient de sa responsabilité pourrait-il envisager une telle palinodie ?

En deuxième lieu, il n'est pas un homme de bon sens qui puisse croire un instant que le régime, s'il est consolidé par le scrutin du deuxième tour, infléchira sa politique et en atténuera certains traits pour tenir compte du suffrage universel. Bien au contraire : après l'école buissonnière, ce sera le retour à la férule. Réélu, fût-ce avec 50,5 %, le président renforcera le caractère autoritaire et ombrageux de son pouvoir et imprimera un rythme plus rapide à ses aventures extérieures. Tout ce qui grouille à son ombre se hâtera de mettre à profit le sursis obtenu. Autocratie et arbitraire au-dedans, démolition accélérée des institutions européennes et de nos alliances au-dehors, voilà ce qui nous attend si le deuxième tour dément les résultats du premier.

Enfin, des deux candidats en présence, quel est celui dont on peut attendre le respect et l'application loyale de la Constitution, charte suprême d'une démocratie ? Cette Constitution, le président sortant l'a vingt fois transgressée. Il en est arrivé, en dépit du texte fondamental, à concentrer entre ses mains tous les pouvoirs, y compris le judiciaire, à réduire le gouvernement à un agrégat de commis et le Parlement à une chambre d'enregistrement.

François Mitterrand, à l'inverse, parce qu'il s'y est engagé et parce que c'est son intérêt le plus évident, nous donne l'assurance qu'il rendra la parole au pays, qu'il dissoudra l'Assemblée et fera procéder à de nouvelles élections, qu'il désignera un premier ministre représentant la majorité qui se sera manifestée et que, remplissant pleinement son rôle d'arbitre, il restituera aux autres pouvoirs constitutionnels les attributions normales dont ils ont été dépouillés. La République, qui n'est plus actuellement qu'une façade dissimulant un régime autoritaire, redeviendra le bien commun des citoyens.

Mais, pleurnichent certains, il y a des communistes parmi les électeurs de Mitterrand ! C'est vrai. Il y en a aussi parmi les électeurs de Charles de Gaulle ; on peut même être certain que ce dernier ne les refuserait pas s'il y en avait davantage ! Les seconds sont-ils donc des anges et les premiers des démons ? Soyons sérieux.

Ceux qui redoutent que les voix communistes ne pèsent trop lourd dans l'électorat de Mitterrand n'ont qu'une chose à faire : voter pour le candidat de l'opposition afin d'abaisser le pourcentage des voix communistes dans son total.

En outre, qui ne voit à quelle duperie s'apprêtent à succomber les électeurs modérés qui, en votant pour de Gaulle, lui permettraient de poursuivre une politique dont les dirigeants communistes, les vrais, ceux de Moscou, ne cessent d'exalter le "réalisme" et les "aspects positifs" ?

S'abstenir ? Voter blanc ? C'est apporter au régime le soutien d'une complicité muette. Entre une candidature qui n'offre rien au pays, sinon la reconduction indéfinie des mêmes hommes et des mêmes abus, le rabâchage sempiternel de la même propagande, le maintien ou plutôt l'aggravation du pouvoir personnel, et une candidature qui donne, à tout le moins, sa chance à la France et à la République, comment hésiter ?

Quoi qu'il arrive, le dégel est commencé et se poursuivra inéluctablement. Mais que de convulsions et de secousses, que de dommages irréparables n'évitera-t-on pas à notre pays si, le 19 décembre, faisant bloc avec le seul "challenger" demeuré en lice, l'opposition transforme le dégel en débâcle !