samedi 26 novembre 2016

Le vent du changement souffle en Afrique du Sud (1985)



JACQUES SOUSTELLE

LE VENT DU CHANGEMENT SOUFFLE EN AFRIQUE DU SUD

[Revue des Deux Mondes, mars 1985, p. 518-530]

Sous le soleil éclatant de l'été austral, une foule détendue, souriante, tantôt flâne sur les pelouses, tantôt plonge et nage dans une immense piscine. Un bassin plus petit est réservé aux enfants qui poussent des cris joyeux. Tout ce monde se coudoie, partage les vestiaires, l'eau, l'espace ; et il y a là des Blancs, des Noirs, des métis, des Indiens. Personne apparemment n'est gêné ou ne fait d'objection à cette absence de discrimination raciale. Or ce spectacle est celui qu'offre la plage de Sea Point, à Cape Town, en Afrique du Sud : je l'ai contemplé il y a quelques jours... au « pays de l'apartheid ».

J'ai assisté à une séance du Conseil présidentiel, cet organe original de la nouvelle Constitution multiraciale. Un orateur « de couleur » faisait, en afrikaans, un discours véhément. Son propos était écouté avec calme par ses collègues de toute opinion, sous la présidence du docteur Koornhof, ancien ministre. Son nom ? Cet opposant s'appelle Marais, comme ses ancêtres français arrivés en Afrique australe en 1688, huguenots chassés par la révocation de l'édit de Nantes. Non loin de là, le Parlement discute avec fougue les réformes à réaliser au plus tôt pour annuler les lois discriminatoires, et le ministre F.W. de Klerk déclare que le gouvernement est unanime pour cette abrogation. Tout cela se passe en pleine clarté, dans un pays que la propagande hostile présente mensongèrement comme non démocratique. La confrontation des opinions est franche, ouverte, souvent excessive. Un représentant du parti conservateur ne va-t-il pas jusqu'à fustiger le gouvernement, accusé de tomber au niveau d'une « république bananière » et de laisser libre cours « à l'immoralité, à la pornographie, au crime, à la drogue » ? Le moins qu'on puisse dire, c'est que la liberté d'expression est illimitée.

Changeons de scène : dans un hôtel renommé de Johannesburg, les bars et les restaurants regorgent d'un public souvent élégant — et ce public représente un échantillonnage de toutes les ethnies. Une famille juive célèbre un bar-mitzva, de grands Afrikaners blonds et des clients de diverses nuances boivent leurs cocktails ou prennent leur repas. Quelle surprise pour le lecteur de la presse française, pour le téléspectateur exposé au perpétuel matraquage de nos media : est-ce bien là cette Afrique du Sud raciste dont on nous rebat les oreilles ?

Une visite à Soweto permet de serrer de plus près les problèmes sud-africains. Depuis l'an dernier, les cités noires de banlieue élisent leurs autorités, leurs maires, leurs conseillers municipaux. J'avais connu Soweto il y a quelques années : ce n'était certes pas le bidonville ni le ghetto que certains journalistes sans scrupule décrivaient ; bien des travailleurs immigrés, en France, auraient été heureux de posséder les maisons, petites mais convenables, avec leurs jardins, de cette ville où abondaient les églises, les beer-halls, les cinémas, sans parler du magnifique et très moderne hôpital. Mais, aujourd'hui, se manifeste dans une large fraction de Soweto un phénomène nouveau, l'ascension d'une classe moyenne, d'une bourgeoisie africaine. Cela est particulièrement clair dans le quartier connu sous le nom de Diepmeadow. Là, des rues entières sont bordées de maisons coquettes, confortables, voire luxueuses. Avec le maire, je visite une de ces maisons : trois chambres, un séjour, deux salles de bains, un jardin, le tout sur 300 m2 et valant 40 000 rands, soit 200 000 francs. Des commerçants, des entrepreneurs, des avocats, des médecins — noirs — vivent dans cette zone résidentielle. Et, certes, l'on ne dissimule pas que d'autres zones, dans cette immense ville, sont encore pauvres et tristes, peuplées en grande partie par des immigrés dont certains sont entrés illégalement dans le pays. Car — autre sujet de surprise pour l'Européen nourri de littérature anti-sud-africaine —, les autochtones de tous les pays voisins fuyant la disette, le chômage, la violence, affluent en Afrique du Sud. Une source sérieuse m'indique qu'il y a sur le territoire de la République au moins 1 million et demi de Noirs étrangers dont une forte proportion d'illégaux.

A propos des « bidonvilles » — plaie de mainte nation, développée ou non, en Europe comme en Afrique — il n'est pas sans intérêt de signaler qu'en peu d'années un effort énorme a été accompli pour les détruire et les remplacer par des logements décents. Il est profondément regrettable que des agitateurs fanatiques aient essayé, et quelquefois obtenu, de dresser contre leur propre intérêt les populations concernées en suscitant des craintes irrationnelles pour les opposer à un tel transfert. D'où des incidents qui ont dégénéré quelquefois, à Crossroads notamment, dans la banlieue du Cap, en affrontements violents : ce qui a permis à certains correspondants de presse de stigmatiser d'une plume alerte à la fois les bidonvilles condamnés et les cités nouvelles, les premiers parce que sordides, les secondes parce que « aseptisées » et « inhumaines ». Ainsi l'Afrique du Sud, quoi qu'elle fasse, a toujours tort.

A-t-elle au contraire toujours raison ? Je ne le prétends pas, la perfection n'étant pas de ce monde. Ce qu'il faut constater, c'est que ce pays a vécu depuis deux ans surtout, et plus encore dans la dernière année, un changement plus rapide et plus profond que tout ce qu'il avait connu auparavant : et que ce changement, au total, est positif.

L'Afrique du Sud est ce que l'Histoire a fait d'elle : Histoire mouvementée, souvent tragique et sanglante, fertile en combats, en durs affrontements. La grande migration des Boers vers le Nord pour échapper à l'impérialisme britannique, les guerres tribales, la ruée belliqueuse des Zoulous, la fondation puis la chute de la République du Transvaal et de l'Etat libre d'Orange, la participation glorieuse aux deux conflits mondiaux à nos côtés (ce que les Français semblent bien avoir oublié), puis la revanche pacifique des Afrikaners, la République indépendante : quel extraordinaire roman que ces trois siècles ! Une nation est née de ces épreuves, avec sa religion héritée en partie des huguenots français, sa langue afrikaans, sa culture propre et son attachement opiniâtre à son sol, nation africaine, « tribu blanche » qui n'est ni plus ni moins étrangère à cette partie du continent que les tribus bantoues.

Contrairement à ce que croient beaucoup de gens mal informés, la discrimination raciale n'a pas été inventée par les Afrikaners. Elle existait sous le régime colonial, là comme ailleurs en Afrique, ou comme aux Etats-Unis jusqu'à une époque récente. Je me souviens d'avoir encore vu en Louisiane ou dans l'Alabama les inscriptions : « Pour les Blancs », « Pour les Noirs », dans les lieux publics. Elles ont disparu là-bas, comme j'ai pu constater qu'elles avaient disparu, par exemple, à l'aéroport de Johannesburg.

Les gouvernements successifs de la République se sont trouvés devant une situation de fait mise en place par l'histoire du pays. Celui que préside Pieter W. Botha s'est attaqué avec détermination au problème de la coexistence entre des peuples profondément divers. Il ne s'agit pas de verser des larmes de crocodile sur le sort des populations défavorisées ni de pousser des clameurs démagogiques, mais de formuler et d'appliquer les mesures concrètes, pratiques, qui doivent permettre de substituer à la rigidité de l'apartheid une coopération active et fructueuse entre les diverses communautés, sans qu'aucune d'elles puisse en opprimer une autre, et dans le respect de l'identité et de la culture de chacune d'entre elles.

La notion de « développement séparé » présente deux faces : une face négative, d'interdiction, de ségrégation — et c'est cela que les réformes en cours sont en train de faire disparaître, mais aussi une face positive, car on oublie trop souvent qu'en Afrique du Sud c'est la communauté blanche qui prend à sa charge tout ce que les communautés noires ne peuvent consacrer à leur progrès économique et social. Ce fardeau est lourd. On entend bien des contribuables blancs déplorer le poids des impôts dont le produit est affecté, par exemple, à l'éducation des Noirs, ou au développement des communautés tribales. L'expansion scolaire et universitaire est considérable ; son coût est élevé. En écoutant certains porte-parole de l'opposition blanche « de gauche », je n'ai pu m'empêcher de sentir que, pour eux, la lutte contre l'apartheid signifie, dans une large mesure, le désir d'aboutir à une situation où les citoyens noirs, nantis d'une égalité théorique, cesseraient de bénéficier des aspects positifs du « développement séparé » et, par conséquent, de peser sur la communauté blanche. Les historiens qui connaissent bien ce qu'a été l'émancipation des colonies espagnoles en Amérique savent que les Indiens, loin de voir leur sort s'améliorer à partir de l'indépendance, se sont trouvés plus abandonnés et moins défendus qu'auparavant. Les régimes « libéraux » ont été funestes aux autochtones. Il faut donc éviter que la liquidation de l'apartheid se traduise, non par un progrès, mais par une régression économique et surtout sociale.

L'exemple de pays tels que le Zimbabwe de Robert Mugabé et la Tanzanie de Julius Nyerere est de nature à faire réfléchir. Le fiasco des expériences dites « socialistes » en Afrique est éclatant. En faisant approuver à une forte majorité (66 %) par l'électorat blanc, en novembre dernier, la réforme constitutionnelle, le président Pieter Botha a rendu possible un processus évolutif que l'ancien système « à la mode de Westminster » empêchait de mettre en œuvre. Dans le discours qu'il a prononcé le 25 janvier dernier à l'ouverture de la session du nouveau Parlement multiracial, il n'a pas hésité à reconnaître que subsistent des frustrations, des tensions ; il a confirmé la ferme résolution de son gouvernement de s'attaquer aux problèmes encore à résoudre, notamment à ceux que pose la présence, sur le territoire de la République, d'importantes agglomérations de Noirs « détribalisés ». Soulignant une idée qui lui est chère, à savoir que la République est partie intégrante du continent africain et du monde, il a précisé en même temps que le gouvernement ne laisserait pas le monde extérieur décider pour lui ni lui imposer ses décisions. Il s'est élevé contre « l'attitude erratique et irrationnelle de l'O.N.U. ». Aucune pression d'où qu'elle vienne, a-t-il répété, ne déterminerait sa politique.

Ces avertissements étaient d'autant plus opportuns qu'on a vu se déployer en quelques semaines toute une série de manœuvres destinées à forcer la main au gouvernement sud-africain. Il y eut d'abord l'attribution du prix Nobel de la paix à l'évêque anglican (noir) Desmond Tutu, orateur démagogique lié aux militants subversifs de l'African National Congress (A.N.C.) et distributeur des fonds du World Council of Churches aux mouvements terroristes. Puis le sénateur Edward « Ted » Kennedy arriva en Afrique du Sud pour une tournée publicitaire de huit jours visiblement destinée à préparer sa campagne pour l'élection présidentielle américaine de 1988 en séduisant les électeurs noirs aux Etats-Unis. Alors se produisit un étonnant renversement : les déclarations fracassantes et catégoriques du sénateur américain firent subitement l'unanimité... contre lui. (...)

D'autres voix se sont élevées pour rappeler que l'économie, comme la nature, a horreur du vide, et que seraient nombreux les investisseurs européens ou japonais qui ne seraient que trop heureux de se substituer à des Américains défaillants. Il est certain en tout cas que, d'une façon générale, les interdits et les embargos demeurent inefficaces. La Rhodésie indépendante de Ian Smith et de Muzorewa, boycottée par le monde entier, a maintenu une économie florissante : il a fallu le régime marxiste de Mugabé pour qu'elle s'effondrât.

Si ce début de l'année 1985, coïncidant avec la première session parlementaire du nouveau système constitutionnel, destinée à durer jusqu'au mois de juin, a été marqué par l'offensive ratée du sénateur Kennedy, il a permis aussi de préciser plus clairement les orientations et les positions idéologiques et tactiques des principaux acteurs.

Le gouvernement de Pieter Botha et son parti national sont engagés sur un chemin périlleux, un sentier de crête bordé à droite et à gauche par de profonds précipices.

A droite, le parti conservateur est né d'une dissidence du parti national, scission provoquée par le refus que le docteur André Treurnicht, alors membre du gouvernement, et une fraction du P.N. ont opposé à la réforme constitutionnelle. Pour les conservateurs, et pour les opposants encore plus farouches que dirige M. Terre-Blanche, tout « partage du pouvoir » (power-sharing) est le mal suprême. Ils voient dans l'accession des métis et des Indiens au Parlement et au gouvernement, dans les mesures déjà appliquées en faveur des Noirs et celles qu'annonce le Président, une entreprise démoniaque destinée à saper non seulement la suprématie mais l'existence même de la communauté blanche. Aussi le ton des attaques de cette opposition de droite, notamment au Transvaal, est-il d'une extrême violence. Originaire lui-même de la province du Cap, Pieter Botha a fort à faire pour défendre ses positions contre ses anciens amis devenus adversaires dans les provinces du Nord.

L'opposition de gauche s'exprime, sur le plan parlementaire, par le parti progressiste (P.F.P.) de M. Van Zyl Slabbert et, sur le plan de l'opinion, par la presse de langue anglaise. L'immense majorité des journaux du Cap et de Johannesburg est hostile au gouvernement et cela dans les moindres détails de la vie quotidienne comme dans le domaine des idées et de la politique générale. Le ton est critique, acrimonieux. Qu'il s'agisse de l'économie, de l'inflation, du prix des denrées, de celui de l'essence, ou de l'apartheid et des rapports internationaux, les grands quotidiens anglophones grignotent ou mordent à belles dents. Il n'est pas difficile de comprendre qu'en réalité certains journalistes, certains milieux d'affaires, ne se consolent pas d'avoir à reconnaître la suprématie politique de la communauté de langue afrikaans. Il est également évident que pour ces éléments d'opposition la lutte contre l'apartheid n'est qu'un prétexte commode alors que le sort des Noirs est en fait le moindre de leurs soucis. Les réformes déjà introduites et à venir ne peuvent que les gêner en leur ôtant un bon terrain d'attaque. Ce qui est fâcheux, c'est que les correspondants étrangers et les agences, peu enclins à apprendre l'afrikaans, prennent trop souvent cette presse systématiquement critique pour le miroir Adèle de la réalité politique, et diffusent partout sa vision partisane, notamment dans le monde anglo-saxon.

On doit noter toutefois que l'opposition parlementaire du P.F.P. donne actuellement des signes favorables au consensus que recherche le Président. L'affrontement doctrinal, absolu parce qu'idéologique, pourrait faire place à une politique plus pragmatique, « au coup par coup ». Telle n'est pas l'attitude de l'opposition extra-parlementaire de l'U.D.F. (Front démocratique uni), organisation multiraciale que dirige le pasteur Allan Boesak (prononcer Boussac), très lié au Conseil œcuménique des Eglises et à l'illégal A.N.C. ainsi qu'à l'évêque Tutu. Aux limites de la lutte politique légale et de la subversion, dans une sorte de no man's land politico-religieux, l'U.D.F. sert de porte-parole aux terroristes de l'A.N.C. Comme l'a démontré le rapport Denton présenté au Sénat des Etats-Unis en 1982, la direction noire de l'A.N.C. que représente Oliver Tambo n'est qu'une façade derrière laquelle se dissimulent les agents du K.G.B.

Est-il possible d'ouvrir un dialogue entre le gouvernement sud-africain et l'A.N.C. ? L'organisation terroriste a été affaiblie par l'entente entre Pretoria et Maputo ; le gouvernement mozambicain a expulsé le colonel lituanien Slovo, chef du K.G.B. en Afrique australe. Pieter Botha a offert de libérer les chefs terroristes  emprisonnés à la seule condition qu'ils déclarent explicitement renoncer à la violence. La plupart des intéressés — 18 aux dernières nouvelles — ont accepté la main tendue. Le plus connu, Nelson Mandela, a refusé, tout en prétendant contre l'évidence qu'il ne préconisait pas la lutte armée. Mais, au moment même où il rejetait l'offre de paix du gouvernement, son alter ego Oliver Tambo déclarait, à Harare, que l'A.N.C. combattrait « les prétendues réformes constitutionnelles » et cela « par la lutte armée ».

On se trouve donc dans une impasse en raison de l'intransigeance de l'A.N.C, dictée par ses commanditaires et inspirateurs soviétiques, lesquels ont évidemment intérêt à prolonger indéfiniment en Afrique une situation de « ni guerre ni paix » et à poursuivre la lutte jusqu'au dernier Noir si nécessaire.

Cependant le dialogue Botha-A.N.C. n'est peut-être pas définitivement exclu. L'offre de libération subsiste. Une évolution demeure possible. Dans l'immédiat, la session parlementaire devrait, semble-t-il, démanteler les lois raciales les plus discriminatoires et, par là, vider de leur contenu ou de leurs prétextes les attaques intérieures ou extérieures.

A ce propos, il est une question que l'on entend souvent poser au Cap comme à Pretoria à l'Européen de bonne foi : « Jusqu'où faudra-t-il que nous allions pour que le monde cesse de nous insulter et de nous menacer ? Abolir l'aspect négatif de l'apartheid suffira-t-il ? Ou bien devrons-nous procéder à l'auto-ethnocide, nous suicider en tant que communauté humaine ? » Prenons garde de ne pas susciter en Afrique du Sud une réaction irritée face à des critiques démesurées et systématiques. Les agitateurs marxistes (ou christiano-marxistes) en Europe et aux Etats-Unis fournissent au parti conservateur ses meilleurs arguments, à savoir : « Pourquoi procéder à des réformes difficiles et coûteuses, puisque personne ne nous en sait gré ? » C'est là que l'hostilité bornée de l'O.N.U. — hélas ! devenue la règle de certains gouvernements occidentaux, dont celui de la France — s'avère particulièrement néfaste.

Quoi qu'il en soit, une nouvelle étape doit s'ouvrir sous peu grâce à la mise en place, annoncée par M. Chris Heunis, ministre du Développement constitutionnel, d'un forum largement ouvert sans aucune exclusive à tous les groupes ethniques, pour débattre des prochaines réformes. Taxé de dangereux par la droite, de dérisoire par la gauche, ce nouveau pas en avant paraît susceptible de faire progresser des solutions admissibles par tous.

Fondée sur la recherche du consensus, la politique sud-africaine actuelle implique que coopèrent pacifiquement, non seulement les communautés diverses implantées sur le territoire de la République, mais aussi les Etats indépendants issus de cette République et les Etats voisins en Afrique australe.

En ce qui concerne les Etats indépendants qui furent naguère des entités semi-autonomes, le cas du Bophuthatswana est à remarquer. Indépendant depuis 1977, cet Etat — grand à peu près comme la Suisse — donne sous la direction de son président Lucas Mangopé l'exemple d'un développement rapide dans un régime démocratique. On ne peut qu'être heureusement surpris par l'activité qui y règne : construction d'une magnifique université et du Parlement dans la capitale, Mmabatho, essor du tourisme, richesse minière.

Le Bophuthatswana est le premier producteur de platine en dehors de l'U.R.S.S., le second dans le monde. Le revenu par tête d'habitant le situe parmi les deux ou trois premiers pays d'Afrique. C'est un long chemin qu'ont parcouru depuis un siècle les 76 tribus Tswana, décimées entre 1818 et 1837 par les raids des belliqueux Zoulous, sauvées par leur alliance avec les Boers, soumises au régime colonial britannique, enfin regroupées en République indépendante (le nom de l'Etat signifie : rassemblement des Tswana).

Les vicissitudes de la décolonisation ont abouti à ce paradoxe que les Tswana du Bechuanaland ex-britannique, aujourd'hui Botswana, bénéficient de la reconnaissance et de l'aide des Nations unies alors qu'ils ne sont qu'une infime minorité de la nation sur un vaste territoire désertique, alors que la majorité résidant au Bophuthatswana est traitée en pestiférée — parce que son indépendance lui a été octroyée par Pretoria. Il est difficile d'aller plus loin dans l'absurdité et le parti pris (1).

La création de la Banque de développement de l'Afrique australe par les cinq pays intéressés (République sud-africaine, Bophuthatswana, Transkei, Ciskei, Venda) apporte une base économique solide à ces Etats dont il est absolument faux de prétendre, comme le font l'évêque Tutu et ses séides, qu'ils sont plus pauvres et plus démunis que les autres territoires. C'est le contraire qui est vrai : la richesse minière des uns, l'abondance de l'eau et des terres fertiles des autres, démentent ces allégations. De même convient-il d'apprécier à sa juste valeur un autre argument, cheval de bataille des adversaires de l'Afrique du Sud : le fait que certains territoires, surtout ceux du Bophuthatswana, soient fragmentés en sections séparées par des espaces appartenant encore à la République. L'Etat tswana apparaît comme un archipel composé de sept îles : l'Histoire l'a voulu ainsi. Mais le processus dit de « consolidation » est entamé. C'est ainsi que la cité historique de Mafeking, où l'on célébrera en mars 1985 le centenaire du siège le plus acharné de la guerre anglo-boer, est devenue dès 1980 partie intégrante de l'Etat noir grâce à un référendum de la population blanche. Elle a repris son nom indigène de Mafikeng (« lieu de pierres ») et prolonge dans un style très « Europe coloniale » la ville tswana de Mmabatho. Invité par le président Lucas Mangopé, j'ai pu mesurer l'ampleur et la rapidité des progrès accomplis depuis ma dernière visite en 1980. Du haut de l'estrade qui domine le grand amphithéâtre de l'université ultra-moderne de Mmabatho (où vient de se tenir un important congrès d'anthropologie) j'ai pu m'exclamer : « Ni à la Sorbonne, ni au Collège de France, ni au musée de l'Homme nous ne possédons une salle de cours aussi commode, aussi prestigieuse. »

L'ambition de la République sud-africaine n'est pas seulement de développer et de regrouper dans une zone de coopération les Etats noirs qui lui ont appartenu, mais encore de créer entre elle-même et les pays voisins, quel que soit leur régime intérieur, un espace pacifique, une aire de progrès. D'où les fameux accords de Nkomati entre Pretoria et Maputo. La presse internationale a été remplie ces temps derniers de rapports alarmants sur la dégradation supposée de ces accords. On se plaint, à Maputo, que les guérilleros antimarxistes du Renamo, ennemis irréductibles du Frelimo de M. Samora Machel, poursuivent leur action de déstabilisation, et certains soupçonnent le gouvernement de Pretoria de leur prêter son soutien. Ainsi ne respecterait-il pas son côté des accords, alors que le gouvernement du Mozambique a mis fin aux activités subversives de l'A.N.C. prenant comme base son territoire. Une réunion sud-africano-mozambicaine qui vient de se tenir à Pretoria semble avoir apaisé ces alarmes. La vérité est que le gouvernement Machel ne contrôle que très imparfaitement son pays, où ne sévit pas seulement l'insécurité mais aussi la famine. Le Renamo bénéficie, semble-t-il, de soutiens qui ne proviennent pas d'Afrique du Sud. L'intérêt évident de celle-ci, comme me l'a confirmé le dynamique ministre des Affaires étrangères « Pik » Botha, est que règne la paix au Mozambique. Il n'est pas moins évident que Pretoria ne saurait se substituer aux autorités mozambicaines si celles-ci ne parviennent pas à maîtriser leur propre situation intérieure.

De l'autre côté du continent, l'imbroglio angolo-namibien persiste sans solution visible dans l'immédiat, en raison du refus obstiné que le gouvernement de Luanda oppose à la demande sud-africaine de retrait des forces d'occupation cubaines. La présence en Angola de 30 000 mercenaires de Fidel Castro et de plusieurs milliers de « conseillers » est-allemands et soviétiques demeure l'obstacle numéro un à la paix. J'ai acquis pour ma part la conviction que le gouvernement de Pretoria souhaite très vivement sortir au plus tôt de l'impasse et concéder l'indépendance à la Namibie, à condition naturellement que cette indépendance ne soit pas le masque vite déchiré d'une dictature marxiste et belliqueuse de l'organisation terroriste S.W.A.P.O. protégée par les Cubains.

J'ajoute que, selon toute vraisemblance, le courageux et opiniâtre leader de l'U.N.I.T.A., le docteur Jonas Savimbi, continuera dans les mois prochains son avance vers Luanda, et que sa pression sur le gouvernement du président Dos Santos ne fera que s'accentuer cette année. Assistera-t-on à un effondrement du système marxiste cubano-soviétique en Angola ? Les compagnies pétrolières américaines telles que la Gulf Oil continueront-elles à subventionner les troupes communistes de Castro au rythme d'un million de dollars par jour ? L'establishment pro-russe en Angola semble proche de sa fin. Sans doute cela explique-t-il le regain d'activité soviétique que l'on constate actuellement au Botswana et dans les îles ex-portugaises de Sao Tomé e Principe. Il pourrait s'agir d'un repli stratégique de l'impérialisme soviétique.

Tel est, avec ses lumières et ses ombres, le panorama de l'Afrique du Sud en ce début de 1985. C'est le grand vent du changement qui souffle sur cette extrémité du continent.

Face à cette réalité, les gouvernements occidentaux, celui de la France en particulier, ont le choix entre deux attitudes : ou bien, à la remorque de la majorité soviéto-subversive de l'O.N.U., continuer à se voiler la face, à rabâcher des injonctions et des excommunications, à entraver le processus de réconciliation et de paix tout en recherchant sans oser l'avouer les occasions de bonnes affaires avec un pays que, par ailleurs, on ne cesse de calomnier — ou bien encourager l'effort réformateur entrepris à Pretoria, appuyer le désengagement des forces étrangères en Angola, contribuer au développement de l'ensemble austral, reconnaître enfin les Etats qu'un stupide parti pris exclut de la communauté internationale.

Se trouvera-t-il quelque jour en France un gouvernement capable de rompre hardiment avec les routines du passé et d'associer loyalement ses efforts, pour la paix et le progrès, à ceux de la première puissance du continent ?

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française

(1) Je ne reviens pas sur ce scandale de la non-reconnaissance des Etats noirs par l'O.N.U., tel que je l'ai dénoncé dans la Revue des Deux Mondes de mars 1984.