vendredi 30 décembre 2016

L'O.N.U. et l'imbroglio namibien (1981)



JACQUES SOUSTELLE

L'O.N.U. ET L'IMBROGLIO NAMIBIEN

[Revue des Deux Mondes, juin 1981, p. 528-535]

Pas un jour ne passe, pour ainsi dire, sans que la presse ne mentionne la Namibie (ex-Sud-Ouest africain), les tortueuses négociations qui ont pour objet ce pays, les vociférations des uns, les protestations des autres. Si embrouillée, si imprécise apparaît cette affaire, qu'il serait utile, semble-t-il, d'en rappeler objectivement les principaux éléments.

Qu'est-ce que la Namibie ? En 1919, la Société des Nations confie à l'Union sud-africaine, alors dominion de l'Empire britannique, un mandat sur le territoire du Sud-Ouest africain, ex-colonie de l'Allemagne vaincue. Vaste pays plus grand que la France, en partie désertique, mais riche en minerais et en diamants, le territoire est peuplé, sporadiquement, de tribus très archaïques, les Khoisans ou Bochimans, de Noirs bantous arrivés plus récemment du centre de l'Afrique, de colons allemands auxquels viennent s'ajouter après la guerre des Anglais et des Boers : au total, onze ethnies dont une réellement autochtone, sept centre-africaines et trois blanches. Administrée depuis Pretoria à travers la capitale locale Windhoek, le pays se développe peu à peu sans problème majeur. Survient la Deuxième Guerre mondiale ; à l'issue du conflit, les vainqueurs créent l'Organisation des nations unies. Et, bien que l'un des chefs qui ont mené la lutte victorieuse contre l'Allemagne hitlérienne, le maréchal Smuts, soit à la tête du gouvernement sud-africain, la lutte entre l'O.N.U. et Pretoria commence. Dès 1946, Smuts rejette les prétentions de l'O.N.U. L'Afrique du Sud devenue République indépendante continue à administrer le Sud-Ouest africain. (...)

C'est qu'en effet l'O.N.U. a décidé en 1974 de reconnaître la S.W.A.P.O. comme « unique représentant authentique du peuple de Namibie », et en 1977 de lui accorder le statut d' « observateur permanent ».

On scruterait en vain la Charte des Nations unies pour essayer d'y trouver un article ou un alinéa qui autorise l'Organisation à décréter que tel ou tel parti est le seul représentant authentique d'un peuple. Jamais un tel pouvoir n'a été conféré à l'O.N.U. Il faut reconnaître qu'en prenant une telle décision l'O.N.U., non seulement s'est arrogé une compétence qui ne lui appartient pas, mais encore a justifié par avance toutes les complicités prêtées à l'entreprise de Nujoma et de son groupe terroriste. On relèvera notamment, parmi ces complicités, celle du Conseil œcuménique des Eglises ou World Council of Churches, qui subventionne largement, en utilisant l'argent de chrétiens abusés, un mouvement armé de subversion marxiste.

On touche ici au nœud du problème namibien. Ce qui, en effet, a bloqué jusqu'à présent toute solution pacifique, c'est la malencontreuse obstination de l'O.N.U. à ne vouloir connaître que la S.W.A.P.O. et Sam Nujoma. Cette obstination a eu pour conséquence désastreuse l'effondrement des négociations positives qui avaient commencé en 1978.

Dès 1977, le « groupe de contact » dit « des Cinq » — Canada, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Allemagne fédérale — avait pris l'initiative de conversations entre l'O.N.U. et le gouvernement sud-africain. En avril 1978, à Pretoria, les représentants des Cinq (la France avait délégué M. Olivier Stirn) exposèrent à leurs interlocuteurs sud-africains un projet destiné à conduire la Namibie à un statut d'indépendance internationalement reconnue. Des élections selon le principe « one mon, one vote », donc sans discrimination raciale, devaient avoir lieu sous le contrôle de l'O.N.U. dans un délai de sept mois après un cessez-le-feu.

Ce plan fut approuvé par la République sud-africaine le 25 avril 1978.

Restait à obtenir l'accord de la S.W.A.P.O. L'organisation terroriste rejeta le projet des Cinq. En juillet, le Conseil de sécurité de l'O.N.U. adopta la résolution n° 435, qui reprenait le plan pour l'essentiel. Mais Nujoma tergiversa encore deux mois avant de concéder un accord ambigu assorti de conditions et d'échappatoires. Surtout il n'y eut pas de décision quant à la fin des hostilités, pas de cessez-le-feu.

De ce fait, les élections supervisées par l'O.N.U. ne pouvaient avoir lieu avant la fin de 1978. Il fallut donc se borner à organiser des élections au suffrage universel et égalitaire (« one mon, one vote ») que de nombreux observateurs étrangers s'accordèrent à déclarer « libres et honnêtes », pour former un Parlement namibien de cinquante membres. Le parti multiracial D.T.A., Democratie Turnhalle Alliance, remporta une large majorité. Son leader, M. Dirk Mudge, devint le chef d'un conseil des ministres à forte participation noire qui gouverne actuellement le pays. La Namibie jouit de l'autonomie interne, la défense et les relations extérieures relevant de l'administrateur nommé par Pretoria. Mais il restait convenu que la reconnaissance internationale de l'indépendance découlerait d'une nouvelle élection contrôlée par l'O.N.U., toujours selon le projet des Cinq.

Il convient de signaler que l'une des premières mesures prises par le nouveau régime fut d'abolir toute discrimination raciale. L'apartheid a disparu de Namibie. Cependant les négociations se poursuivaient. Au début de 1979, un groupe de travail de l'O.N.U. visita l'Afrique du Sud et obtint du gouvernement Botha son accord pour un cessez-le-feu fixé au 20 février. Malheureusement, ces délégués se rendirent ensuite à Luanda où ils rencontrèrent Nujoma ; comme conséquence de ce contact, le secrétaire général de l'O.N.U., Kurt Waldheim, admit le 26 février que la S.W.A.P.O. pourrait avant les élections occuper des « bases » en Namibie... où elle n'a jamais pu s'implanter. Que penser d'élections qui se dérouleraient sous la menace constante d'attentats terroristes ? L'extraordinaire complaisance de l'O.N.U., et particulièrement de son secrétariat général, pour Nujoma, avait une fois de plus bloqué le processus de paix. Les Cinq se remirent donc à cette tapisserie de Pénélope. De leurs réflexions surgit l'idée d'une « zone démilitarisée » sur 50 km de profondeur de part et d'autre de la frontière entre la Namibie et l'Angola d'où partent les coups de main de la S.W.A.P.O. Un simple regard sur la carte, sur le tracé de la « bande de Caprivi », sur les caractéristiques physiques du terrain, suffisait pour apprécier les énormes difficultés pratiques que suscitaient la délimitation de cette zone et surtout son contrôle efficace. Autant il était facile d'obtenir des autorités sud-africaines et namibiennes que les forces de l'ordre fussent concentrées en des lieux contrôlés, autant s'avérait-il pratiquement impossible d'obtenir une assurance sérieuse de la part des terroristes, qui voyaient au contraire dans ce projet l'occasion de pénétrer sans obstacle en Namibie et d'arracher le vote des populations au bout d'un canon de fusil.

Le gouvernement de Pretoria, en dépit des craintes légitimes qu'il éprouvait, donna son accord en octobre 1980 au projet de zone démilitarisée. Mais l'application loyale de la résolution 435 se heurtait toujours et de plus en plus à ce que M. Waldheim lui-même définissait en ces termes : « une méfiance mutuelle aiguë (acute mutual distrust) ». C'est pour surmonter cet obstacle qu'une conférence fut organisée à Genève, du 7 au 14 janvier 1981, sous la présidence de M. Urquhart, secrétaire général adjoint de l'O.N.U. A l'origine, seuls étaient invités à y prendre part le gouvernement sud-africain et la S.W.A.P.O. Les partis démocratiques de Namibie, représentés au Parlement par leurs élus, étaient ignorés. A force de protestations, ils obtinrent de participer à la conférence ; M. Dirk Mudge conduisait la délégation namibienne. Les délégués de la S.W.A.P.O. adoptèrent une attitude de négation et de défi. D'emblée se posa le problème majeur : celui de la démocratie en Namibie. Nous ne voulons pas, déclara Dirk Mudge, que l'élection soit « one man, one vote, once », autrement dit la dernière élection libre. Oui ou non, la S.W.A.P.O. s'engageait-elle à respecter le pluralisme des partis, la liberté d'entreprise, l'indépendance du pouvoir judiciaire ? Sur tous ces points d'importance fondamentale, les délégués de Nujoma refusèrent de prendre aucun engagement. Nujoma lui-même devait déclarer plus tard : « Nous n'acceptons rien d'autre que le pouvoir absolu du peuple namibien sous la direction de la S.W.A.P.O. »

La conférence était donc vouée à l'échec. Ce qui est surprenant, c'est que le secrétariat général de l'O.N.U. s'efforça d'imputer cet échec à la République sud-africaine et aux partis démocratiques de Namibie, version partiale et tendancieuse qui fut malheureusement souvent reprise et diffusée dans le monde.

On se trouvait donc une fois de plus dans l'impasse. Un grave incident diplomatique vint encore ajouter à la confusion. L'Assemblée générale des Nations unies ayant décidé de se saisir du problème namibien, la session s'ouvrit le 2 mars 1981. En violation de la Charte des Nations unies, notamment de son article 100, et des articles 29 et 71 du règlement de l'Assemblée, le président de celle-ci, le baron ouest-allemand Rüdriger von Weckmar, refusa la parole à la délégation de l'Afrique du Sud et la fit expulser de la salle des séances. Ainsi le débat se déroula en l'absence de l'Etat membre directement intéressé, que l'on sommait en même temps d'apporter une contribution positive au règlement pacifique de la question namibienne.

Cette même obstruction entêtée vient de se manifester au Conseil de sécurité : la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis avaient proposé au Conseil d'entendre le Révérend Peter Kalangula, représentant du parti démocratique namibien D.T.A., au même titre que le représentant de la S.W.A.P.O. Or, tandis que le délégué de l'organisation subversive était admis sans discussion, le Conseil, par 9 voix contre 6, refusait d'écouter M. Kalangula.

Certes, les négociateurs occidentaux ne se découragent pas. Le président Reagan a envoyé le secrétaire d'Etat désigné aux Affaires africaines, M. Chester Crocker, à Pretoria. Les Occidentaux (moins les Etats-Unis) se sont rencontrés à Londres. Le projet a été émis de tenir une « conférence constitutionnelle » qui fixerait d'avance des garanties aux minorités en Namibie, idée qui, à peine esquissée, a été aussitôt rejetée catégoriquement par Nujoma lors de la réunion des « non-alignés » à Alger.

On en est maintenant à discuter, à l'O.N.U., de sanctions économiques « obligatoires » qui devraient être infligées à la République sud-africaine pour la « punir » de ne pas livrer la Namibie à Nujoma et à ses inspirateurs soviétiques. Or la perspective de sanctions contre l'Afrique du Sud, si elle est de nature à inquiéter Pretoria qui cependant peut compter sur une économie prospère et flexible, provoque une véritable panique dans tous les Etats d'Afrique australe, du Botswana au Swaziland et du Lesotho au Zimbabwe. Les dirigeants de ces Etats, dont l'économie est étroitement imbriquée — même celle du Mozambique « marxiste » — à l'Afrique du Sud, savent bien que leurs peuples seraient les premiers à subir la pénurie et le chômage si des sanctions entraient en vigueur. Quant aux Etats européens qui seraient tentés de commettre l'imprudence de se lancer dans une telle aventure, ils devraient réfléchir aux conséquences désastreuses, pour eux-mêmes, d'une rupture avec le pays qui, n'occupant que 3,75 % de la superficie du continent africain et ne possédant que 6 % de sa population, représente 45 % de sa production industrielle, 64 % de son énergie électrique, 41 % de son maïs, 72 % de son uranium, 95 % de son charbon, etc., nourrit une grande partie de l'Afrique et importe d'Europe des marchandises et des biens d'équipement pour de nombreux milliards. L'arme des sanctions pourrait bien se révéler être un boomerang.

Dans l'atmosphère passionnelle qui a été créée autour du problème namibien, on en vient à oublier l'essentiel, c'est-à-dire la Namibie elle-même, ses peuples, son avenir démocratique. Aussi assiste-t-on à des assauts renouvelés, dont la question namibienne n'est plus que le prétexte, contre l'Afrique du Sud. C'est ainsi que le secrétariat général de l'O.N.U. et le Conseil œcuménique des Eglises ont organisé à Zurich, capitale financière de la Suisse, un « séminaire » qui s'est consacré à dénoncer les Européens, particulièrement les Suisses et les Ouest-Allemands accusés d'investir lourdement en Afrique du Sud. Détail cocasse : le gouvernement helvétique n'avait même pas été informé de cette manifestation !

Il faudrait pourtant sortir de ce marécage. Ce qui compte, c'est que les peuples de Namibie, quelle que soit leur origine ethnique, se voient garantir le respect des droits et l'égalité de traitement pour tous, et le maintien d'un régime de démocratie pluraliste. Il est évident que le retour à la paix civile passe par une renonciation de l'O.N.U. à sa partialité obstinée en faveur de la seule S.W.A.P.O. ; autrement dit, il est nécessaire que l'O.N.U. revienne à ses sources, à ses règlements internes, à sa Charte. En se prêtant systématiquement aux entreprises de déstabilisation, elle risque de se discréditer encore plus vite et plus profondément que la Société des Nations entre les deux guerres mondiales.

JACQUES SOUSTELLE