jeudi 16 novembre 2017

Les populations des Antilles (1938)



Les populations des Antilles

[Les Cahiers de Radio-Paris, n° 1, 9e année, 15 janvier 1938, p. 162-167]

LES Antilles et la Guyane font partie de la France : depuis si longtemps que bien des Français les ont presque oubliées. A-t-on besoin de se rappeler à tout instant que le Poitou ou le Morvan sont français ? Ces vieilles colonies, comme on les nomme à juste titre, sont entrées dans le patrimoine de l'Etat français avant l'Alsace, la Corse, la Savoie et Nice. Bien que ce ne soit pas là mon propos, je ne puis passer sous silence la grande aventure de la découverte. C'est en 1495 que Christophe Colomb touche la Guadeloupe, que ses habitants indiens appelaient Karukera, l'île aux belles eaux. C'est en 1502 qu'il atteint la Martinique. Son pilote, Yañez Pinzon découvre la Guyane en 1500. Connues, donc, des Européens avant les merveilleux empires du Mexique et du Pérou, ces terres ne furent peuplées par eux qu'assez longtemps après. Un Français, d'Esnambuc, s'installe en 1625 dans l'île Saint-Christophe et c'est en 1635 qu'il fonde Saint-Pierre de la Martinique. Un autre, La Touche de la Ravardière, débarque dans l'île de Cayenne au début du XVIIe siècle, mais la Guyane ne sera vraiment occupée qu'en 1676, lorsque d'Estrées la reconquiert sur les Hollandais.

Les guerres de l'Ancien Régime, de la Révolution et de l'Empire secouent durement ces belles contrées tropicales. Pendant plus de deux siècles, le canon fait trembler l'air tiède des îles, et les flottes de combat s'affrontent sur la mer des Caraïbes. Quand vient l'accalmie, après la chute de Napoléon, les territoires français de l'Amérique tropicale et équatoriale sont ramenés à ce qu'ils sont encore aujourd'hui : la Guadeloupe et la Martinique avec leurs dépendances, notamment Marie-Galante, et, pour le continent, la Guyane.

Mais plus importante que les guerres est la profonde évolution sociale de ces pays. Amenés en grand nombre d'Afrique, les esclaves noirs qui forment dès le XVIIIe siècle la majorité de la population sont proclamés libres sous la Grande Révolution. L'Empire les rejette à la servitude. En 1848, l'Assemblée Nationale de la Seconde République, se rendant à l'ardent plaidoyer de Schoelcher — ce Schoelcher dont les pavillons antillais, à l'Exposition, abritaient la statue — abolit à jamais l'esclavage. Depuis lors, les Antilles et la Guyane ne sont pas autre chose que des provinces lointaines, dont les habitants jouissent des mêmes droits que ceux de la Métropole, et dont les représentants siègent au Parlement. Qu'y a-t-il là d'étonnant ? dira-t-on. Rien, peut-être, si ce n'est que cette population est en majorité de couleur, qu'elle était, il y a moins d'un siècle, soumise à l'esclavage, et il y a là, on en conviendra, en un moment où d'intolérantes doctrines raciales agitent le monde, un fait et un exemple qui ne doivent pas rester inaperçus.

C'est de cette population que je veux maintenant vous dire quelques mots, en ethnologue, c'est-à-dire en m'attachant exclusivement aux problèmes humains, aux problèmes de peuplement et de culture.

A l'arrivée des Européens, les îles étaient peuplées d'Indiens appartenant à deux grands groupes ethniques distincts : les Arawak ou Taïno, les Caraïbes ou Karib. Les uns et les autres venaient du continent, de cette jungle amazonienne et guyanaise qui semble avoir été un véritable réservoir d'hommes. Dans les Grandes Antilles, Cuba, la Jamaïque, Saint-Domingue, Porto-Rico, les Arawak dominaient encore, en butte à l'hostilité constante des Karib. Ceux-ci, qui leur avaient déjà ravi les Petites Antilles, les refoulaient sans cesse vers le nord-ouest ; hardis navigateurs, ils franchissaient les bras de mer souvent agités de cyclones, sur leurs légères pirogues, débarquaient à l'improviste chez leurs voisins, pillaient et razziaient, puis s'en retournaient avec des captifs et des captives. Les prisonniers étaient généralement sacrifiés et mangés, au cours de vastes festins, tandis que les femmes demeuraient au pouvoir des vainqueurs. Aussi, lorsque les Européens débarquèrent, furent-ils très étonnés de constater que la plupart des femmes ne parlaient pas la même langue que leurs maris ; captives depuis peu, elles n'avaient pas encore appris le langage de leurs nouveaux maîtres.

Il ne faudrait pourtant pas croire que ces Indiens, barbares d'un certain point de vue, aient été de simples sauvages. Habiles chasseurs et pêcheurs, ils connaissaient également l'agriculture ; ils cultivaient le manioc, le maïs, des plantes à fruits comme l'ananas, le coton que les femmes filaient et tissaient, et enfin le tabac. Notre mot « tabac » dérive même du mot indigène « tabaco » qui désignait, non la plante, mais une sorte de pipe dont l'extrémité fourchue s'insérait dans les narines du fumeur. Enfin ces Indiens pratiquaient la métallurgie, ou plutôt l'orfèvrerie. Les chefs portaient des ornements ou insignes en un alliage d'or et de cuivre qu'on appelait « caracoli ». Les villages étaient propres et aérés. Dans la grande maison commune, le carbet, semblable à une nef d'église, les hamacs de coton se balançaient au-dessus de feux dont la fumée écartait les moustiques ; les jours de fête, les hommes enduits de peinture rouge dansaient rituellement en absorbant d'énormes quantités de bière de manioc.

Les moeurs des Indiens guyanais, qui appartenaient pour la plupart à la famille Karib, étaient très analogues à celles des insulaires. L'orfèvrerie était chez eux en grand honneur, et de là naquit la fameuse légende de l'El Dorado, ce pays de rêve où les maisons mêmes sont en or pur, et que l'on situait quelque part au bord d'un grand lac, dans la haute Guyane. Légende si tentatrice, si attirante que plus d'un aventurier a trouvé la mort en s'enfonçant dans les grands bois à la recherche de la ville merveilleuse.

Ces Indiens, que sont-ils devenus ? Aux Antilles, ils ont disparu presque complètement, tantôt décimés au cours de rudes combats avec les blancs, tantôt absorbés pacifiquement par les métissages ; il n'en reste plus que quelques centaines, fortement croisés de sang noir, dans l'île anglaise de la Dominique. En Guyane, les tribus indiennes se sont retirées devant les intrus, en remontant les fleuves et en pénétrant de plus en plus profondément dans l'intérieur. Les Emerillons, les Roucouyennes, les Galibis vivent maintenant par petits groupes, au nombre de quelques milliers, principalement sur le haut Maroni et ses affluents. De loin en loin, ils entrent en rapport avec quelques chercheurs d'or ou de bois précieux, mais on peut dire que, dans l'ensemble, ils mènent le même genre de vie qu'avant la découverte de l'Amérique. Ils pêchent, ils chassent, ils cultivent leur manioc, ils célèbrent leurs fêtes religieuses comme par le passé, et ils disparaissent, aussi, lentement, de sorte qu'un jour la grande forêt guyanaise n'abritera plus les carbets de ceux qui l'ont peuplée pendant de longs siècles.

Après les Indiens, vinrent les Blancs, qui amenèrent les Noirs. Chose étrange, si l'on y songe, que cette transplantation des Africains en Amérique, transplantation réussie s'il en fut. Aujourd'hui, le sang africain teinte l'immense majorité de la population antillo-guyanaise. En Guyane, un phénomène encore plus étonnant s'est produit : des esclaves noirs évadés, ce que l'on appelait là-bas des « esclaves marrons », se sont réfugiés dans les forêts, où ils ont fait souche, formant des tribus nouvelles, des tribus africaines sur la terre américaine. Après l'abolition de l'esclavage, n'ayant plus à se défendre contre leurs anciens maîtres, les noirs, les Boni ou Bosch, sont devenus indispensables à la vie économique de la Guyane : indispensables et plus d'une fois gênants, comme tous ceux qui détiennent un monopole. En effet, les Boni possèdent véritablement un monopole, celui de la navigation sur les fleuves de l'intérieur. Navigation périlleuse, sur ces rivières coupées de sauts et de rapides, que seuls peuvent affronter des pilotes émérites et hardis comme le sont ces noirs, véritables virtuoses de la pagaie et de la perche sur leurs frêles pirogues. Pas un kilo de marchandise ne s'achemine vers l'intérieur sans leur paver son tribut, et bien heureux encore le chercheur d'or, l'ingénieur ou le savant qui ne voit pas des heures ou des journées passer au débarcadère, au « dégrad », en interminables palabres au milieu des ballots épars, sous le lourd soleil guyanais.

Sur les rivières, les villages et les dégrads s'échelonnent, de la côte vers l'intérieur, dans un ordre très significatif. Au bord de la mer ou non loin, les communes guyanaises qui ont rang de villes ou de villages : Cayenne, Saint-Laurent du Maroni, Sinnamary, etc... Puis les petits hameaux créoles ; puis les villages noirs, chacun d'eux étant le centre d'une tribu de bateliers qui obéit à un chef, le Grand Man. Ensuite, il y a encore quelques dégrads créoles, ceux des placers d'or aux noms évocateurs : Espoir, Tard Venu, Enfin. En dernier lieu, sur le cours supérieur des rivières, à l'abri des rapides et des chutes, les villages indiens. Les Indiens se tiennent toujours en amont, parce qu'ils ne voudraient pas d'une eau souillée par des étrangers.

Blancs, Noirs, Indiens ; ajoutons-y les Asiatiques, coolies hindous en particulier. Il a fallu tout cela pour produire un type humain nouveau, le créole. Dans les anciennes colonies espagnoles, le mot « créole » désigne les Blancs nés en Amérique. Dans nos colonies, au contraire, il s'applique aux métis Cette population créole constitue l'essentiel de l'Amérique française : c'est une population avant tout rurale, adonnée aussi à la recherche de l'or, en Guyane, depuis que le créole Paolino, en 1855. a découvert le premier gisement. Compte tenu du climat et du pays, sa vie n'est pas très différente de celle de nos paysans. Quelle que soit la couleur de sa peau, le créole ne parle que le français, ou ce patois créole qui ne diffère pas plus du français que le provençal, et qui en diffère moins que le breton ou le basque. Il n'y a pas pour lui d'autre idéal culturel que celui de notre pays, et, comme chez nous, ceux qu'on appelle les « bons sujets » passent de l'école au lycée, aux grandes Ecoles de Paris, entrent dans l'enseignement, au barreau, dans la politique, même au gouvernement. Pourquoi une assimilation si complète ? C'est que les éléments de base de ces populations ont été, si je puis me permettre ce mot, « décivilisés » ; l'esclavage a rompu tout contact entre les Noirs et leur culture originelle. Lorsque la deuxième République a fait d'eux des hommes libres, ils sont repartis de zéro, du néant de l'esclavage, sans un héritage qui aurait pu être riche, mais aussi lourd à porter. C'est donc un peuple jeune, presque sans passé, qui n'a pas eu à se préoccuper d'adapter le moderne à l'ancien, de verser le vin nouveau dans de vieilles outres. Il n'a eu qu'à rejoindre, en quelques décades, le reste de la famille. Les Antilles et la Guyane ont pris place dans la province ; si on les appelle colonies, c'est par habitude, car leurs problèmes ne sont plus des problèmes spécifiquement coloniaux, c'est-à-dire des problèmes de race et de civilisation, mais des problèmes sociaux et économiques analogues à ceux d'ici.

Je voudrais, en terminant, indiquer pourquoi ces territoires français d'Amérique me paraissent d'un intérêt tout particulier pour la science de l'homme, pour l'ethnologie. L'histoire en a fait de véritables laboratoires, des champs d'expérience sur les hommes. Les races les plus diverses s'y sont implantées et y ont prospéré, des fugitifs y ont créé des tribus nouvelles, un type humain particulier y est né ; des vestiges de civilisations anciennes y demeurent, comme les gravures Karib des rochers guadeloupéens ou les outils de pierre que découvrent les fouilles, et une civilisation moderne, la nôtre, a pu prendre racine dans ce sol lointain. L'Amérique, l'Afrique, l'Europe, même l'Asie, ont fourni des éléments aux races et aux cultures antillo-guyanaises. Si, comme on a des raisons de l'espérer, des recherches méthodiques sont entreprises dans ces régions, notre connaissance de l'homme ne manquera pas d'en être enrichie, car, de plus en plus, nous croyons que l'histoire humaine progresse par les contacts, les emprunts, les mélanges, les réactions des peuples les uns sur les autres, non par l'isolement stérile dans un idéal chimérique de pureté raciale ou culturelle. Arracher au sol des Iles et au Continent les secrets du passé ; observer les derniers vestiges des peuples indiens et peut-être en déduire des moyens pratiques de s'opposer à leur disparition totale ; étudier les Noirs transplantés d'Afrique jusqu'aux mornes antillais et aux fleuves de Guyane ; reconstituer enfin l'étonnante chimie humaine qui a donné naissance au créole, avec ses caractéristiques physiques, mentales et culturelles, tels sont les points essentiels d'un programme de recherches dont les résultats récompenseraient largement ceux qui le mèneraient à bien.

J. SOUSTELLE.

mardi 31 octobre 2017

"Le problème algérien n'aurait jamais dû être un thème électoral" (1956)



« LE PROBLEME ALGERIEN N'AURAIT JAMAIS DU ETRE UN THEME ELECTORAL »

ET IL AJOUTE  : « Pourquoi un interlocuteur n'est-il « valable » que s'il est un de nos ennemis ? »

[L'Echo d'Oran, 1er-2 janvier 1956]

PARIS, 1er janvier (A.C.P). — M. Soustelle, gouverneur général de l'Algérie, a accordé l'interview suivante à un journal parisien : « Le drame algérien est devenu l'un des thèmes autour desquels s'est popularisée la campagne électorale. Qu'en pensez-vous ? »

— En effet, le drame algérien, qui s'était imposé au premier plan des préoccupations de tous ceux pour qui les rapports entre la France et le monde africain constituent un problème majeur, est devenu l'un des thèmes essentiels de la campagne électorale. Je m'en réjouis, parce qu'il s'agit bien de ce que l'on peut appeler « le problème numéro un », et qu'il est bon que l'opinion publique en ait pris conscience. Mais, dans le même temps, je déplore que ce problème, dont la solution dépend de l'objectivité et de l'honnêteté avec lesquelles nous en étudieront les données, ait été le point de départ d'une démagogie insoucieuse non seulement de l'objectivité, mais encore de l'honnêteté la plus élémentaire.

« Le drame algérien est devenu un enjeu électoral : certains s'en réjouiront, ceux, notamment qui se veulent anticommunistes mais qui reprennent à leur compte la formule communiste « qui veut la fin veut les moyens ». Il m'importe peu que certains se déshonorent par les procédés qu'ils utilisent, mais je regrette profondément que d'autres se considèrent endroit d'annexer au profit de leurs ambitions personnelles un drame qui met en jeu l'avenir de la nation elle-même.

« Un problème qui, par les solutions qui lui seront données, comporte des conséquences aussi graves, n'aurait jamais dû être considéré comme un thème électoral, comme le point de départ de la course aux suffrages.

Une « solution à l'algérienne »

— Certains ont imaginé une solution « à la tunisienne ». Estimez-vous qu'une telle solution corresponde aux données du problème algérien ? »

— Avant de répondre à votre question, je dirai que la valeur d'une solution est fonction de la part que tiennent en elles les données du problème qu'elle entend résoudre. C'est une évidence philosophique, un axiome mathématique, cela devrait être considéré comme un impératif politique.

« Une solution « à la tunisienne »  ? Je ne voudrais pas faire de jeux de mots, mais vous me permettrez de souhaiter pour l'Algérie, une « solution à l'algérienne ».

« La solution « tunisienne » a été basée sur des faits bien déterminés. Il y avait un Etat tunisien auquel nous étions unis par les liens du Protectorat, une dynastie, un parti dont on ne pouvait ne pas partager toutes ls vues, mais avec les leaders duquel la discussion était possible par ce que l'essentiel réside moins dans la concordance des opinions que dans la possibilité du dialogue. Par ailleurs, l'élément français était peu important dans la population tunisienne.

« Il n'y a ni Etat ni nation algérienne »

— Les données de base du problème vous paraissent donc bien différentes en Algérie ?

— Il n'y a jamais eu d'Etat, ni de Nation algérienne. Tout au plus peut-on dire que la masse musulmane a pris conscience de son « moi » par le refus de la situation économique qui lui était faite, puis par affirmation de son appartenance à l'Islam. Et c'est à ce « moi » que quelques hommes prétendent donner une forme politique en se référant au nationalisme.

« Nous n'avons devant nous, ni un Etat algérien, ni une Nation algérienne, ni une dynastie algérienne, mais uniquement des tendances politiques dressées les unes contre les autres par des rivalités farouches. Ajoutez à cela qu'un million deux cent mille Français y vivent et que nous n'avons pas le droit des abandonner aux mains de ceux qui n'envisagent rien d'autre que l'extermination de tout ce qui n'est pas musulman.

— Comment expliquez-vous que cette réalité algérienne soit déformée comme elle l'est dans certaines campagnes politiques ?

— Votre question met en jeu tout ce qui touche d'abord au snobisme du « progressisme  » et à la volonté de certains médiocres de masquer leur ignorance en la parant des ornements du « réalisme ». Elle met ensuite en jeu les tactiques électorales, dans la mesure où il est plus facile de réclamer l'arrêt des opérations militaires que de faire en sorte que ces opérations ne soient plus indispensables. Une chose est de prôner une discussion (sur le principe de laquelle je suis entièrement d'accord). Une autre est de réaliser les conditions nécessaires à l'ouverture de cette discussion.

« Il est facile de parler des « interlocuteurs valables ». J'attends que l'on me propose des noms. Songe-t-on au véritable maître de la rébellion. Ben Bella ? S'il en est ainsi, je m'étonne que le nom de Ben Bella n'ait pas encore été cité.

« S'agit-il de Chibani Bachir : à ceux qui l'ignoraient, je peux dire qu'il a été abattu en novembre par une bande rivale. S'agit-il de Belkacem, d'Ouamrane, de Zirout, Youcef, etc ?

« Pourquoi s'en tenir à la formule facile de « l'interlocuteur » sans proposer des noms ? Je suis d'autant plus surpris par ce silence que c'est au nom du « courage » que certains essaient de recueillir des suffrages en proposant pour l'Algérie des solutions qui se veulent idéales.

— Le problème de « l'interlocuteur » est donc posé ?

— Répondant à ceux qui veulent une solution basée sur la notion de « l'interlocuteur » telle qu'elle a été utilisée ailleurs, je demanderai d'abord : s'agit-il de faire appel aux nationalistes modérés ? Dans ce cas, comme ces hommes ne représentant qu'une très faible partie de la population, la rébellion se poursuivra, les opérations militaires resteront aussi indispensables.

« Je demanderai ensuite : s'agit-il de faire appel aux chefs de la rébellion ? Ils refusent le principe même de la discussion. La solution « à la tunisienne » a été basée sur ce que la Ligue arabe a appelé depuis le « bourguibisme ». Les chefs de la rébellion condamnent ce « bourguibisme » comme une trahison, et n'envisagent qu'une extermination des Européens.

« Par ailleurs, pourquoi « un interlocuteur » n'est-il « valable » que s'il est un de nos ennemis ? Pourquoi admettrait-on pas qu'un nationaliste modéré comme Ferhat Abbas par exemple ou un ami de la France comme Abderrahmane Farès puissent être des interlocuteurs ? Exigera-t-on d'eux qu'ils deviennent des assassins ?

« S'il en est ainsi proclamons que seuls ont droit au titre d'« interlocuteurs valables » ceux qui égorgent les femmes et les enfants, qui ne veulent rien d'autre que l'extermination de tout ce qui n'est pas musulman, et la rupture définitive entre la Métropole et l'Algérie.

L'intégration

— Les partisans de la solution «  à la tunisienne  » prétendent que l'intégration est dépassée. Que répondez-vous ?

— Il est facile de porter des jugements définitifs sur l'Algérie lorsqu'on joue « les révolutionnaires » dans les salons parisiens et qu'on lance l'idée de l'« interlocuteur valable » entre deux histoires de Marie Chantal. On me permettra tout de même de dire que je connais au moins aussi bien le problème algériens que ceux qui en discutent bien tranquillement assis dans leur fauteuil, et l'on me permettra également de dire que je laisse à d'autres le soin de l'utiliser comme une carte dans le jeu électoral.

« L'intégration n'est pas dépassée : prétendre le contraire, c'est faire preuve, soit d'ignorance, soit de mauvaise foi, soit de malhonnêteté. Mais la manière dont certains « documents » viennent d'être utilisés montre jusqu'à quel niveau peuvent s'abaisser ceux qui oublient que l'on peut entrer dans la lutte politique sans, pour autant, abandonner sa dignité. L'intégration n'a contre elle que la crainte de ceux qui en seraient les bénéficiaires. Ceux-ci mettent en doute non pas tant notre sincérité qu notre volonté de réaliser l'intégration. Ce qui est ainsi en jeu, c'est moins l'intégration elle-même que notre détermination.

— Vous êtes donc convaincu que les masses musulmanes acceptent l'intégration ?

— J'en suis convaincu, mais cette position subjective résulte de l'examen de la réalité elle-même. Car l'intégration n'est pas l'assimilation. Elle respecte, en tous les domaines la personnalité musulmane de l'Algérie, elle est compatible avec des formules d'autonomie administrative — et le fond du problème est l'égalité politique, en Algérie, entre Européens et Musulmans.

« Je regrette, à cet égard, que dans son discours de Marseille, M. Mendès-France n'ait pas dit, un seul mot de la question pourtant primordiale du collège électoral. Mais avant tout, il faut savoir si nous sommes capables de définir et d'appliquer une politique. Toute solution est dominée par ce préalable politique.

« Tant que les éléments politiques de l'Algérie — mille personnes environ — auront le sentiment que nous ne savons pas ce que nous voulons, nos adversaires durciront leurs intransigeances et nos amis hésiteront à se compromettre en notre faveur. Cependant que les masses ne souhaitent rien d'autre que le retour à la paix et des réformes économiques.

— On en arrive ainsi à un problème politique ?

— Une politique algérienne, quelle qu'elle soit, ne sera pas définie à Alger mais à Paris. Le problème politique domine tout. C'est un problème d'assemblée et de gouvernement, un problème de structures institutionnelles. Sans Etat il n'y a pas de politique, mais des velléités. Il faut rebâtir l'Etat si l'on ne veut pas être contraint de rechercher de fausses justifications à ce qui ne serait qu'abandon et renonciation.

« Ce qui se passe en Algérie joue à cet égard le rôle d'un « révélateur » chimique. Le problème algérien est « le problème numéro un » parce que celui de nos institutions est au cœur de la France moderne ».

samedi 30 septembre 2017

Mise au point sur la Rhodésie (1979)



Une "mise au point" de M. Soustelle

[Le Monde, 18 avril 1979]

A la suite de la publication de trois lettres critiquant son point de vue sur la Rhodésie, M. Jacques Soustelle nous adresse une "mise au point". Il écrit notamment :


Premier point, le plus important apartheid et ségrégation raciale Je maintiens, parce que c'est un fait directement observable et que j'ai observé, qu'il n'existe pas de ségrégation raciale en Rhodésie (...) L'accord du 3 mars 1978 a instauré un gouvernement multiracial, ce gouvernement a décidé de supprimer totalement la discrimination raciale : le Parlement rhodésien a entériné cette décision. Je puis attester que la suppression des discriminations raciales était acquise, pour l'essentiel, dès l'été et l'automne derniers.

Là-dessus, s'exclament MM. Bouillon et Gasne, les Noirs, nombreux et de qualité, que j'ai vus à tous les niveaux du gouvernement, de l'administration et de l'économie, ne sont que des "doublures", "ministres ou affairistes". L'évêque Muzorewa, écrit dédaigneusement M. Alaux, s'est laissé "récupérer". Je reconnais là un des thèmes favoris des enragés décolonisateurs qui, de leur fauteuil bien à l'abri en Europe, décident et tranchent à tort et à travers Tout récemment, le pasteur Sitholé, qui fut un chef de guérilla avant d'entrer au gouvernement, déclarait : "Nous avons combattu pour obtenir l'égalité. Maintenant que nous l'avons obtenue, continuer le combat serait sans objet." Prétendre que des hommes tels que Sitholé, Muzorewa ou Chirau, ou le ministre de la culture Magaramombe, ou le jeune et efficace ministre de l'économie, EL. Bulle, soient des "doublures" est arbitraire et ridicule (...)

M. Alaux fait montre d'une impressionnante érudition mathématique pour s'efforcer de démontrer que les Noirs et les Blancs devant occuper dans la future Assemblée rhodésienne un nombre déterminé de sièges, il existe une inégalité dans le suffrage On peut démontrer de la même manière que la voix d'un citoyen du canton de Genève a moins de poids que celle d'un citoyen du canton d'Appenzell. Puisque l'un et l'autre de ces cantons désignent chacun le même nombre de membres du Conseil des Etats (...) Qui ne voit, d'autre part, que la disposition constitutionnelle garantissant à la minorité d'origine un certain nombre de sièges est une mesure sage tendant à éviter un bouleversement brutal et l'exode des Blancs ? (...)

M. Gasne met entre guillemets les "atrocités" du Front patriotique (...) Il s'agit là de faits certains et contrôlables. J'en ai cité quelques-uns : les victimes étaient des Noirs, des Hindous, des Blancs (...)

M. Alaux nous la baille belle quand, parlant de membres du Front patriotique qu'il a rencontrés hors de Rhodésie, il nous les dépeint comme de "fervents chrétiens". On ne peut s'empêcher de penser au martyre des missionnaires assassinés, de leurs fidèles massacrés. Il est vrai que le Conseil œcuménique des Eglises subventionne largement les combattants - armés de Kalachnikov et autres engins soviétiques. - qui, à leur manière, "pratiquent l'amour prôné par les Evangiles", selon les expressions de M. Alaux.

Je n'ai naturellement jamais dit que la Rhodésie, aujourd'hui, est "un pays de rêve" (...) Je dis seulement que c'est un pays qui lutte pour son existence et qui s'efforce vers plus de justice. Le traiter en paria, le rejeter au ban des nations, lui infliger des sanctions dont les plus déshérités supportent plus que d'autres les conséquences, me paraît de mauvaise politique On voudrait aider l'impérialisme soviétique à déstabiliser l'Afrique, que l'on n'agirait pas autrement (...)

A propos de "partis pris doctrinaire" et ne saurais citer un meilleur exemple que celui qui m'est offert par M. Bouillon. L'affirmation selon laquelle les nouveaux Etats noirs tels que le Transkei et le Bophuthatswana ont aboli l'apartheid suscite son indignation. Je regrette d'avoir à répéter ce qui est une constatation : le premier geste des nouveaux gouvernants africains a été de supprimer la discrimination raciale. M. Bouillon est évidemment un adepte de cette étrange conception selon laquelle l'indépendance du Botswana ou du Lesotho est bonne parce qu'elle a été octroyée par Londres celle des deux autres Etats est mauvaise - marquée en quelque sorte du stigmate du péché originel - parce que c'est Pretoria qui l'a octroyée : manichéisme simpliste que je ne saurais, quant à moi, partager.

jeudi 31 août 2017

Le sacré et le profane : Deux visages de l'art méso-américain (1984)



Le sacré et le profane

par Jacques Soustelle

Deux visages de l'art méso-américain

[Le Courrier de l'Unesco, juillet 1984, p. 4-8]

NOTRE civilisation occidentale a tranché ses amarres avec le sacré. D'où la difficulté que nous éprouvons à comprendre l'art d'autres cultures, qui, elles, n'ont jamais cessé d'être solidement enracinées dans leurs conceptions religieuses, dans leur vision du monde, dominées par les mythes traditionnels.

La notion de « l'art pour l'art » est étrangère à ces civilisations. Leurs arts plastiques s'acquittent d'une fonction déterminée : évoquer le monde du sacré, fournir au rituel l'iconographie et le cadre matériel qui doit l'entourer, rendre visibles, palpables, les symboles qui constituent le langage ésotérique de la religion.

Cependant, si grande que soit la part du sacré, les sujets profanes ne sont pas totalement absents : mais il s'agit surtout d'exalter, à défaut des dieux, la grandeur des hommes, de certains hommes : chefs de guerre, rois, prêtres de haut rang.

Il suffit de jeter un coup d'œil sur les vestiges de l'art précolombien du Mexique et de l'Amérique centrale, de cette « Mésoamérique » qui a été pendant trois mille ans un des foyers les plus brillants de la culture mondiale, pour y observer d'une part la prépondérance du sacré, d'autre part la vigueur d'un « secteur profane » étroitement lié aux structures sociales et politiques des Etats autochtones.

Notons au départ que notre connaissance des arts précolombiens est limitée à certains d'entre eux, très importants et très riches il est vrai : sculpture, que ce soit en bas-relief ou en ronde bosse, ciselure des pierres semi-précieuses, peinture murale, enluminure des manuscrits, décor des tissus et des céramiques. Les merveilleux bijoux d'or ont presque tous disparu dans les creusets des conquérants. Les fragiles chefs-d'œuvre des artistes qui élaboraient délicatement, avec une patience infinie, les mosaïques de plumes multicolores, ont été détruits à deux ou trois exceptions près. De la musique indienne nous ne savons pratiquement rien ou plutôt, si nous connaissons bien ses instruments, ses teponaztli à deux tons, ses flûtes et ses trompes, nous ignorons tout des mélodies et des rythmes : la musique venue d'Europe a tout submergé.

Peut-on parler d'art à propos des premières ébauches, des tâtonnements de la période dite « pré-classique » ? Sans doute, car cet « horizon archaïque », comme on l'a souvent qualifié, correspond aux débuts de l'agriculture, aux cultes paysans du 2e millénaire avant notre ère, et on en retrouve les caractéristiques un peu partout depuis le Mexique central jusqu'au Costa Rica : il s'agit essentiellement de figurines en terre cuite, personnages très souvent féminins qui ne sont pas sans évoquer nos « Vénus » préhistoriques européennes, avec leurs formes généreuses. On se trouve probablement en présence de petites divinités agraires, dont on attendait la fécondité du sol et l'abondance des moissons. La vallée de Mexico est particulièrement riche en figurines de ce genre.

Tout ce « pré-classique » constitue comme une introduction à ce qui va être l'essentiel : les hautes civilisations mésoaméricaines. Le rideau se lève vers 1200 avant notre ère sur la plus ancienne d'entre elles, celle des Olmèques, qui brillera d'un vif éclat depuis la côte du golfe du Mexique jusqu'à celle du Pacifique et au Guatemala pendant huit siècles. Avec ce peuple encore bien mystérieux se définissent les traits caractéristiques de l'Amérique moyenne, que l'on retrouvera jusque chez les Aztèques près de trois mille ans plus tard : importance primordiale des centres cérémoniels et par conséquent de l'art sacré, prédominance de la sculpture et de la ciselure, stèles à bas-reliefs et autels monolithiques. Aux Olmèques également remontent les premiers éléments d'une écriture hiéroglyphique et du calendrier complexe de la Mésoamérique.

C'est l'art de la pierre qui nous séduit avant tout chez les Olmèques. Et d'ores et déjà on le voit consacré aux deux thèmes majeurs mentionnés plus haut : le monde divin et celui des hommes. Du premier thème relèvent, pour citer quelques exemples : les autels de La Venta et de San Lorenzo dont les bas-reliefs montrent des personnages, dieux ou prêtres, portant dans leurs bras un étrange enfant mi-humain, mi-félin ; la déesse de la pluie et de l'abondance agricole représentée à Chalcatzingo ; le « bébé jaguar » de Las Limas, statuette de jade d'une extraordinaire virtuosité, et les hommes-jaguars de la. collection Bliss au Musée de Dumbarton Oaks à Washington.

Le thème des hommes d'Etat, chefs et ambassadeurs, est richement interprété : les têtes colossales qui caractérisent la culture olmèque semblent bien être des portraits. Elles ont des traits individuels, et les casques qui les coiffent sont ornés de glyphes — sans doute le nom ou le titre de ces grands hommes. A La Venta, la stèle bien connue dite « de l'Ambassadeur » relate un fait historique : l'homme en marche agitant un drapeau est accompagné de quatre signes hiéroglyphiques. Plus célèbre encore est la stèle « de l'Oncle Sam » dont les basreliefs montrent un « face-à-face » entre un Olmèque typique, au visage rond, et un individu aux traits anguleux : entrevue politique entre deux chefs d'origines ethniques différentes ?

Ainsi, dès le premier millénaire avant notre ère, les arts mésoaméricains se sont définis pour l'essentiel. Cela ne signifie évidemment pas qu'ils soient demeurés immobiles et semblables les uns aux autres pendant tout le temps qui s'est écoulé jusqu'à la conquête espagnole. Loin de là : chaque civilisation, chaque province a développé ses styles. Mais il est indéniable qu'un « air de famille » leur est commun à tous. Si l'on reconnaît au premier coup d'œil la statuette olmèque, le bas-relief maya, la peinture de Teotihuacán ou la statue aztèque, toutes ces œuvres ensemble sont plus proches les unes des autres que celles que nous ont laissées les civilisations andines de Chavin à Tiahuanaco, des Mochica aux Inca.

Du point de vue des arts plastiques, l'histoire de l'Amérique moyenne après les Olmèques peut être décrite en deux grandes phases : l'époque classique, depuis la fin du 1er millénaire avant notre ère et le début de celle-ci jusqu'au 10e siècle ; l'époque post-classique de l'an 1000 au début du 16e siècle. A la première phase appartiennent l'art de Teotihuacán, celui des Maya « classiques », celui de Monte Albán et de l'Oaxaca, celui du golfe du Mexique (Veracruz). A la deuxième se rattachent les Maya récents (Yucatán), les Toltèques, la culture mixtèque des montagnes de l'Oaxaca et celle, dite « mixteca-puebla » qui s'est développée entre ces montagnes et la plaine de Cholula et Tlaxcala, enfin la civilisation impériale des Aztèques.

L'art maya classique, tel qu'il nous apparaît dans des métropoles comme Tikal, Palenque, Yaxchilán, Copan, dont l'apogée se situe entre le 6e et le 8e siècles, peut sans doute être considéré comme le sommet absolu de l'esthétique autochtone américaine. Qu'il s'agisse des grands bas-reliefs comme ceux de Palenque (Panneau des Esclaves, sarcophage du Temple des Inscriptions), des stèles de Tikal et de Copan, des linteaux et des panneaux de Yaxchilán, ou encore des objets précieux trouvés dans les tombes : bijoux de jade, os gravés, ou enfin des inscriptions aux caractères élégants comme des arabesques, le style maya s'impose par un alliage de puissance et de grâce qui n'appartient qu'à lui. Les dieux et les prêtres, les scènes mythologiques ou rituelles dominent le plus souvent, mais à Yaxchilán et à Piedras Negras d'admirables bas-reliefs retracent l'histoire dynastique des villes et exaltent la gloire des rois. A Bonampak, les fresques qui ont, exceptionnellement, échappé à la destruction par l'action corrosive du climat dépeignent la vie d'une principauté maya de moyenne importance, les cérémonies et les danses, les orchestres et les femmes de la noblesse, des scènes de violence aussi, où de hautains guerriers vêtus de peaux de jaguar et couronnés de plumes jouent le premier rôle. Le décor peint sur les vases polychromes de la grande époque nous renseigne également sur les Maya classiques, leurs vêtements, leurs ornements ; tel le fameux vase de Nebaj (au British Museum).

Contemporaine des Maya classiques, la civilisation de Teotihuacán, sur le haut plateau central, a entretenu avec eux, malgré les énormes distances, des relations suivies. Mais l'art de Teotihuacán est demeuré profondément original. La sculpture y a surtout été l'auxiliaire d'une architecture austère et grandiose : c'est ainsi par exemple que le magnifique temple du Serpent à Plumes, dans l'ensemble gigantesque de la « Citadelle », est orné de représentations en bas et haut-relief des dieux de la pluie et de la végétation. De même, de belles sculptures ornent les piliers du « Palais du Papillon emplumé » (Quetzalpapalotl) récemment découvert. Une déesse de l'eau, aujourd'hui au Musée de Mexico, était représentée par une statue, ou plutôt une dalle sculptée, de dimensions monumentales. Mais l'art de Teotihuacán est avant tout celui de la peinture murale. Là se déploie avec splendeur, sur les parois des édifices d'Atetelco, de Tepantitla, un art sacré qui met en scène les dieux, les prêtres, les rites, quelquefois les fidèles et les bienheureux du Paradis. Le visage du dieu de la pluie fécondante apparaît comme un motif presque obsessionnel non seulement sur les parois peintes, mais sur les céramiques qui sont, elles aussi, ornées de peintures à la fresque, technique très particulière à cette civilisation. Enfin les artistes de Teotihuacán ont fait revivre et ont porté au plus haut degré de perfection ce que les Olmèques avaient esquissé : la représentation du visage humain. Ce ne sont plus des têtes colossales, mais des masques funéraires en pierre dure, souvent décorés d'incrustations de turquoise, de jade et de nacre, que l'on sculptait et polissait.

S'il fallait caractériser en quelques mots, par quelques traits, l'art de l'époque classique dans l'Oaxaca et dans la région du golfe, on pourrait avoir recours à des formules schématiques telles que celles-ci : pour l'art zapotèque de Monte Albán, de Mitla, de Yagul, de Monte Negro et autres sites de l'Oaxaca, la dominante est assurément la céramique, la terre cuite modelée pour représenter les dieux — quelquefois des humains, comme c'est le cas de la très belle statuette du « Scribe » ; mais on ne saurait passer sous silence la peinture murale qui s'est déployée dans les chambres funéraires. Pour ce qui concerne la zone côtière dans l'actuel Etat de Veracruz, le trait le plus caractéristique est la sculpture : bas-reliefs religieux à El Tajin, et surtout ces objets énigmatiques, en rapport avec le jeu de balle rituel, appelés « jougs » et « palmas », d'une facture raffinée et d'une grande beauté plastique. Mais les statuettes et statues (certaines hautes de près de 2 m) en terre cuite, qui représentent soit des divinités soit des prêtres ou des guerriers, ne sont pas moins originales.

Si Teotihuacán semble succomber à un assaut extérieur ou à une convulsion intérieure au 7e siècle, si les cités maya cessent de construire, de sculpter et de peindre au début du 10e, si en somme le monde classique donne des signes non équivoques d'épuisement vers la fin du 1er millénaire de notre ère, certains centres urbains échappent, pourrait-on dire, à cette crise généralisée. Tel est le cas assurément de Xochicalco, sur le versant occidental du haut plateau, avec ses beaux bas-reliefs très « mayoïdes » et ses inscriptions hiéroglyphiques dans le style de Monte Albán. De même, au pied des volcans sur le plateau de Puebla, les admirables fresques de Cacaxtla récemment mises à jour reflètent les conceptions mythologiques d'une population probablement originaire de la zone du golfe et soumise à des influences maya, tandis que certains panneaux retracent des scènes de bataille et des exploits guerriers.

Quoi qu'il en soit, les 9e, 10e et 11e siècles ouvrent le Mexique à de vastes migrations humaines. Les peuples nomades et belliqueux des steppes du Nord déferlent par vagues successives sur le plateau central. Certains poussent jusqu'au Yucatán et au Guatemala. La grande cité de Tula, fondée au 9e siècle, reprendra une part de l'héritage de Teotihuacán : mais les nouveaux venus ont apporté des conceptions cosmologiques et des rites — notamment les sacrifices humains et la doctrine de la guerre cosmique — qui se reflètent dans l'art. A Tula, les caryatides qui soutiennent le toit du grand temple sont d'énormes statues de guerriers raidis sous les armes, avec leurs couronnes rigides de plumes d'aigle. Les bas-reliefs ont pour thèmes des processions ou défilés militaires, des aigles et des jaguars dévorant des humains. Des sculptures macabres ornent les tzompantli où s'entassaient les crânes des sacrifiés. Le Serpent à Plumes, naguère interprété à Teotihuacán comme la divinité bienveillante de l'abondance végétale, devient à Tula un dieu de  l'Etoile du Matin, dieu-archer aux flèches redoutables.

Imposant et austère, l'art toltèque est le miroir d'une société vouée au culte des astres et à la guerre. Transposé au Yucatán où il est « greffé » pour ainsi dire sur la tradition maya, il évolue, devient plus souple et plus élégant, juxtapose des motifs maya tels que le dieu de la pluie Chac aux divinités toltèques, s'épanouit dans la grandiose architecture du Temple des Guerriers et du Jeu de Paume à Chichén-Itzá. Cet art hybride brillera d'un très vif éclat pendant deux siècles. On lui doit non seulement les belles sculptures des monuments, mais aussi d'intéressantes peintures murales et de magnifiques ciselures, disques d'or gravés de motifs toltèques (par exemple les scènes de sacrifices humains) avec une virtuosité proprement maya.

Dans l'Oaxaca, les tribus mixtèques de la montagne ont accentué leur pression sur les vallées, obligeant dès le 11e siècle les Zapotèques à se déplacer vers l'Est, dans la direction de Tehuantepec. Maîtres de Monte Albán et de Mitla, les Mixtèques y ont développé leur art particulier, dont le point culminant est marqué par l'orfèvrerie et par l'enluminure des manuscrits. Les bijoux d'or et de turquoise découverts dans les tombes mixtèques suscitent l'admiration. Bien que destinés avant tout à des fins d'ornementation, ils présentent bien souvent un caractère religieux ou cosmologique : un pectoral comporte les symboles de la terre, du soleil et du jeu de paume cosmique ; un autre figure le dieu Xipe Totee ; un autre encore constitue un tableau de concordance entre les calendriers zapotèque et mixtèque. Quant aux manuscrits ou codex mixtèques, leurs enluminures polychromes et leurs pictogrammes reflètent comme une véritable encyclopédie illustrée tantôt les croyances religieuses et les rites, tantôt l'histoire des dynasties autochtones et de certains héros nationaux comme le légendaire « Huit-Cerf-Griffe de jaguar». Le style et la palette des enluminures, ainsi que le système symbolique lié au calendrier rituel, se retrouvent dans les peintures murales.

L'influence de l'art mixtèque a joué un rôle très important dans l'évolution artistique du Mexique central. La culture dite « mixteca-puebla » s'est développée depuis les montagnes de l'Oaxaca jusqu'à Cholula et a contribué substantiellement à la formation de l'art de la vallée de Mexico. Les codex religieux d'une haute valeur esthétique et d'un vif intérêt idéologique comme le Codex Borgia, les fresques de Tizatlán (Tlaxcala), les céramiques polychromes de Cholula, relèvent de ce courant culturel.

Les Aztèques, derniers venus au Mexique central, ne sont entrés qu'au début du 15e siècle dans la course à l'hégémonie. Etant arrivés très rapidement à dominer, d'abord leurs voisins du plateau central, puis l'essentiel du territoire mexicain d'un Océan à l'autre, ils entreprirent de rassembler en une confédération la mosaïque de cités et d'Etats petits et grands qui se partageaient le pays. Du même coup, ils s'engageaient dans la voie d'une synthèse religieuse et artistique. L'art aztèque a pour racine principale la tradition toltèque, à laquelle sont venues s'ajouter les influences mixtèques et « mixteca-puebla ». Les découvertes réalisées au cours des dernières années dans l'ancien grand Temple de Mexico montrent que les Aztèques connaissaient et appréciaient les chefs-d'œuvre des civilisations qui lesavaient précédés : Olmèques, Teotihuacán, ou de celles dont ils avaient occupé les cités telles que Monte Albán. L'art aztèque est donc un art impérial, celui d'un Etat qui s'efforce d'absorber et de restructurer le patrimoine de tout un vaste ensemble de peuples divers.

La sculpture aztèque, en dépit des destructions, a laissé d'innombrables témoignages de sa perfection technique et de sa puissance symbolique. Là encore c'est la thématique religieuse et cosmologique qui prédomine : statue monumentale et d'un symbolisme bouleversant de la déesse terrestre Coatlicué ; disque de pierre représentant la divinité lunaire Coyolxauhqui ; gigantesque Calendrier aztèque où se résume toute une vision du monde et du temps ; macabres et grimaçantes Ciuteteo, femmes divinisées et démons du crépuscule ; bienveillants Tlaloc dieu de la pluie et Xochipilli, dieu de la jeunesse et des fleurs. Innombrables sont ces représentations divines d'une facture impeccable qui faisaient dire aux contemporains que les Aztèques étaient « les plus pieux des hommes ». Cependant, les sujets profanes ne sont pas oubliés. La fameuse « Pierre de Tizoc », avec ses bas-reliefs à la gloire de l'empereur ainsi nommé, exalte des exploits imaginaires, car ce souverain, disent les chroniques, n'était pas en réalité le valeureux guerrier que sa propagande décrivait. Nombreuses sont les statues, sobres et touchantes, de maceualli (hommes du peuple), les sculptures représentant des plantes, des animaux : coyotes laineux, insectes. Moins flamboyant que l'art maya, moins rigide que l'art toltèque, l'art qui fleurissait à Tenochtitlán quand Cortés et ses compagnons d'aventure y arrivèrent en l'an fatidique de 1519, était le reflet à la fois d'une longue tradition et d'une vive sensibilité créatrice.

Les arts « mineurs » — ceux de l'or, des bijoux, des pierres ciselées, des plumes — étaient hautement appréciés chez les Aztèques ; de trop rares pièces conservées dans des musées permettent seulement d'en imaginer la perfection. Quetzalcóatl, le bienveillant Serpent à Plumes, héros civilisateur, inventeur de l'écriture et du calendrier, n'était-il pas par excellence le protecteur des artistes ?

Jacques Soustelle

JACQUES SOUSTELLE, ethnologue, écrivain et homme politique français, ancien ministre, est professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Spécialiste des civilisations précolombiennes du Mexique et de l'Amérique centrale, il est membre de l'Instituto mexicano de Cultura et a obtenu, entre autres distinctions, le prix international Alfonso Reyes. Parmi ses œuvres, il faut citer Les quatre soleils (1967), La civilisation des Olmèques (1979), L'univers des Aztèques (1979) et Les Maya (1982). Depuis mai 1984, il est membre de l'Académie française.

lundi 31 juillet 2017

La lutte contre la guerre et le fascisme au Mexique (1934)



La lutte contre la guerre et le fascisme au Mexique

[Article de Jacques Soustelle (sous le pseudonyme de Jean Duriez), Spartacus, n° 2, 14 décembre 1934, p. 2-3]

Pour la première fois dans l'histoire du Mexique, un vaste congrès a réuni dans la capitale, du 26 au 28 août dernier, des représentants des masses laborieuses de tout le pays, pour un travail à la fois d'information et de préparation à la lutte. Il s'agissait avant tout de montrer aux travailleurs mexicains, dans toute son urgente gravité, le danger fasciste, pour les amener ensuite à s'unir et à forger une organisation capable de résister aux émules de Mussolini et de Hitler.

En quelques mois seulement, en effet, le développement du fascisme mexicain a pris un rythme inquiétant. Les premiers à paraître sur la scène ont été les membres de l'Association Révolutionnaire Mexicaine, plus connus sous le nom de Chemises Dorées ; à leur suite, un groupe nationaliste, le Comité Pour la Race, a lancé sur le marché son modèle particulier, les Chemises Vertes des Légions de Défense ; puis sont venus les Mexistes. Tous, à la couleur de chemise près, organisés d'une manière identique, sur un plan militaire, avec des autorités hiérarchisées, au sommet desquelles se pavanent complaisamment des « Chefs Suprêmes » qui, pour plus de sûreté, se sont donné eux-mêmes leur haute investiture.

Qu'il s'agisse d'action ou de doctrine, on retrouve chez ces fascistes de fabrication récente les traits caractéristiques de tous les fascistes du monde. Dans la pratique, le goût pour la violence, surtout lorsqu'elle est sans danger : agressions aux travailleurs avec la protection de la police ; attentats contre des magasins juifs ; menaces accompagnées de demandes d'argent (ce qui s'appelle plus simplement chantage). Dans la théorie, l'habituelle démagogie pseudo-révolutionnaire : déclamations antisémites, alors que les Juifs au Mexique ne vendent guère que des bas de simili-soie dans les rues, mais silence complet sur le vampire nord-américain qui ronge le pays ; déclamations vagues contre les « mauvais Mexicains », mais exhortations à l'union des classes en vue de la grandeur du pays et du bien-être général. Enfin, il est entendu que comme toujours les fascistes « ne font pas de politique » : ils veulent que le gouvernement soit assumé par une commission qui représenterait les diverses activités économiques et serait « au-dessus des partis ». Mais à quoi bon insister sur ce grossier tissu de mensonges qui constitue dans tous les pays le fond de la propagande fasciste ?

Quant au personnel de ces organisations, il est identique, pour sa composition, à celui de tous les fascismes : en haut, des militaires ou des politiciens ratés, tels que l'ancien général Rodriguez, Chef Suprême des chemises dorées, l'ex-député Santa-Anna, l'ex-général et ancien Président de la République Gonzalez Garza ; en bas, de pauvres hères désorientés et ignorants, éblouis par la démagogie de leurs chefs.

Mais plus dangereux encore que le fascisme bruyant, à chemises de couleur et à saluts romains, est le fascisme larvé, le fascisme méconnu qui se présente sous le nom même de socialisme : telle est justement la tendance du gouvernement actuel du Mexique. A la suite des dernières élections, en effet, le candidat officiel, général Cárdenas, doit entrer en décembre à la Présidence, consacrer sa période de gouvernement à la réalisation du Plan de Six Ans. Comme l'a écrit Salazar Mallén, fasciste notoire et grand admirateur de Mussolini, la caractéristique du fascisme est justement de planifier l'économie tout en conservant le régime d'exploitation capitaliste. Le Plan comporte surtout une offensive raisonnée contre les organisations ouvrières : tous les syndicats « minoritaires » (c'est-à-dire révolutionnaires) devront disparaître au profit de syndicats uniques contrôlés par des leaders corrompus à la solde du Parti officiel. S'ajoutant aux mesures déjà existantes (Tribunaux du travail, etc...), cette unification des syndicats tiendra la classe ouvrière mexicaine prisonnière d'un système corporatif destiné à perpétuer la collaboration des classes, c'est-à-dire l'exploitation d'une classe par l'autre. C'est ce qu'on appelle, dans les discours officiels, le « socialisme mexicain ». Quoi qu'il en soit, pour ne pas demeurer en reste, les éléments gouvernementaux ont déjà organisé leurs troupes de choc, les Chemises Rouges.

Le Congrès avait été organisé par le Comité provisoire contre la Guerre impérialiste et le Fascisme, ayant à sa tête le peintre Siqueiros, de la Ligue d'Ecrivains et d'Artistes Révolutionnaires, en vue de former un très large Front Unique. Disons tout de suite que ce résultat a été atteint, En dépit de la désorientation souvent très grande des masses et de la démagogie effrénée dont use le gouvernement, les plus puissantes organisations ouvrières, paysannes et estudiantines, représentant des nuances très diverses de l'opinion révolutionnaire, ont scellé leur accord en un Front dont je détaillerai tout à l'heure les modalités pratiques. On a le regret de devoir noter que des délégués, se prétendant trotskystes, affiliés à une organisation dont le « grand homme » n'est autre que le farceur pseudo-révolutionnaire Diego Rivera, ont prétendu jeter le désordre dans le Congrès, d'abord en mettant les délégués en garde contre les communistes qu'ils accusaient de « manoeuvres », puis en accusant les délégués eux-mêmes de représenter des organisations « fantômes ». Honnêtement, ces deux affirmations étaient fausses. Le Comité national n'était pas et n'est pas une émanation pure et simple du P. C. Certes, celui-ci a beaucoup accru ces derniers temps et au cours même du Congrès son prestige dans la classe ouvrière. Mais c'est justement parer. qu'il a adopté une attitude sans aucun sectarisme, parce qu'il est composé d'éléments jeunes, actifs, travaillant avec un pied dans l'illégalité sous la menace d'une très violente répression (faut-il rappeler que le seul fait d'être reconnu communiste suffit à motiver une déportation sans jugement, par voie administrative ?) ; et aussi parce qu'il a compris une des questions les plus importantes, la question indigène, qui intéresse directement quelque six millions de paysans.

Le centre des discussions du Congrès fut la thèse générale déposée par les camarades Pomar et Siqueiros au nom du Comité national. La thèse insistait d'abord sur les fondements économiques du fascisme mexicain. Tandis que dans les pays déjà fascistes tels que l'Italie ou l'Allemagne, c'est le capital national qui impose sous cette forme sa sanglante dictature, au Mexique la situation est différente. En effet, 53 0/0 de la richesse nationale sont contrôlés par le capital étranger, en majorité américain : 3.616. 195.864 dollars sont investis dans le pays. Il en résulte qu'il n'y a pas au Mexique de bourgeoisie nationale indépendante. Lorsque les fascistes, par suite, se donnent une attitude nationaliste, c'est pure démagogie, car, en réalité, ils ne peuvent faire autrement que de représenter, sous le masque patriotique mexicain, l'impérialisme yankee. C'est ce qui explique que les fascistes, qui dénoncent les petits boutiquiers juifs ou chinois afin d'entraîner derrière eux les petits commerçants, ne fassent jamais une allusion aux exploiteurs yankees, au pétrole, à la culture des bananes, à l'énergie électrique, aux chemins de fer, bref à toutes les sources de richesse qui sont accaparées par le capitalisme étranger. Par contre, dans des affiches placardées dernièrement sur les murs de Mexico, ils reprochaient comme un crime aux communistes d'avoir insulté l'ambassadeur des Etats-Unis, Daniels, alors que ce même Daniels, officier de marine en 1914, présidait, à Veracruz, à l'invasion du sol mexicain !

Certes l'industrie mexicaine se développe, mais elle demeure dans une position subordonnée par rapport à l'économie des Etats-Unis. En effet, c'est avant tout une industrie extractive (métaux, pétroles), dont toute la raison d'être est de fournir les matières premières à la puissante industrie de transformation des voisins du Nord. De cette façon le Mexique demeure un pays semi colonial, à la remorque de Wall-Street et de Washington. Le capital financier, ressort du capitalisme moderne, n'existe pas au Mexique. Aussi, quand les fascistes s'efforcent, de briser le mouvement révolutionnaire du prolétariat, ce n'est pas au profit d'un capitalisme national qui n'a pas de base propre, mais au profit de l'étranger et de l'impérialisme nord-américain.

De là découle le danger de guerre ; le jour où les Etats-Unis devront jouer le grand jeu pour la domination du Pacifique, le Mexique ne sera rien de plus qu'un pion sur l'échiquier de l'impérialisme. Déjà plusieurs événements singuliers ont montré que le sol mexicain est d'ores et déjà désigné comme un champ clos : espionnage japonais sur la côte Pacifique, vol de documents à un diplomate, etc... Aussi le Mexique achète-t-il des bateaux de guerre garde-côtes, grâce à un emprunt garanti par les Etats-Unis. Dans divers ports, Tampico Mazatián, Acapulco, on se livre à des travaux militaires sous la haute direction d'officiers américains. La grande roule dire « panaméricaine », qui traverse le Mexique du Nord au Sud, est poussée rapidement, les travaux sont confiés à une grande société à capitaux américains. On construit de nouveaux chemins de fer stratégiques (Oaxacu à Puerto-Angel).

Enfin, tandis que le gouvernement prépare le matériel, le fascisme va essayer de préparer les hommes. Une tentative récente pour instaurer le service militaire obligatoire a échoué devant la résistance générale, mais le danger demeure. Les fascistes cherchent à militariser la jeunesse, à tromper le prolétariat pour entraîner le cas échéant à la guerre, et ils sont aidés dans cette tâche par les leaders syndicaux qui gravitent autour du gouvernement.

La thèse générale prenait fin sur un appel ardent au Front Unique et préconisait la formation immédiate de gardes antifascistes.

Cette thèse correspondait surtout à un travail d'information, nécessaire pour faire pénétrer dans les recoins les plus éloignés du pays, des notions exactes sur le fascisme, de démasquer sa démagogie. Ensuite c'était le tour des délégués, qui devaient informer le congrès des conditions particulières de lutte qui existent dans chaque région. Rien de plus intéressant et de plus utile que ce second travail qui fit défiler sous les yeux des assistants, en quelques heures, tout le panorama du Mexique ouvrier et paysan, misérablement exploité en dépit des promesses « révolutionnaires ». Des villes industrielles, venait le cri des ouvriers trompés par leurs leaders, arrêtés arbitrairement et même déportés pour avoir osé réclamer le salaire minimum promis par le Président de la République ; les délégués dévoilaient toutes les manoeuvres indignes dont les prétendus tribunaux de « Conciliation » entre le capital et le travail les rendent victimes. Des campagnes venaient les délégués paysans, dire l'anéantissement des espoirs nés de la Révolution, tenant dans leurs mains brunes d'Indiens d'interminables listes de camarades assassinés. Un indigène fit un discours en aztèque, un autre en otomi, pour signifier l'attachement des plus anciennes races du pays la révolution prolétarienne qui seule saura les émanciper après des siècles d'exploitation impitoyable.

La question indigène, précisément, fut traitée au Congrès dans toute son ampleur. Le camarade Guerra, en exposant les thèses du Parti communiste, fit voir qu'il ne fallait pas seulement exiger pour les races indigènes des revendications économiques, mais encore des revendications culturelles et politiques. Autrement dit, il faut poser le problème comme celui de nationalités opprimées. Les communautés indigènes (il y en a plus de 40 importantes) doivent pouvoir se gouverner elles-mêmes et conserver leur langage, au lieu qu'actuellement la connaissance imparfaite de l'espagnol livre les Indiens à toutes sortes de tromperies et d'exactions (je ne citerai que pour mémoire le cas des Indiens Chamulas du Chiapas, que l'on embauche de force dans les plantations de café, après les avoir fait reconnaître des dettes envers leurs employeurs). La position communiste sur la question indigène a été acceptée par le Congrès, et les représentants des communautés indiennes vinrent exprimer leur confiance entière au Front Unique.

Je dois passer rapidement sur la question des revendications ouvrières immédiates, qui a pourtant été traitée autant que la hâte le permettait. Ces revendications concernaient surtout les mesures annoncées de fascistisation des syndicats par la dissolution des syndicats dits « minoritaires ». Jointes à l'arbitrage obligatoire et à la clause d'exclusion (1), ces mesures livrent entièrement le prolétariat mexicain au gouvernement, par l'intermédiaire de chefs syndicaux corrompus, millionnaires, encadrés par le Parti officiel qui distribue les honneurs et les prébendes. Une des tâches principales du Front Unique doit être la lutte décidée contre ces mesures Fascistes et contre les leaders qui les appuient.

Enfin un des secteurs importants représentés au Congrès était celui des Jeunes et des Etudiants. La jeunesse universitaire est sans doute très souvent désorientée. A l'université de Mexico, une démagogie effrénée se donne libre cours ; le moins que l'on puisse dire, c'est que souvent une agitation complètement stérile détourne les étudiants de considérer les véritables problèmes. A San Luis Potosi, lors du dernier Congrès des Etudiants, les efforts de quelques-uns n'ont pu amener la majorité à se prononcer contre le fascisme, et le Congrès prétendu « Socialiste » de Villahermosa n'a fait qu'aggraver la confusion, en versant à flots un socialisme frelaté, tandis que les Chemises Rouges gouvernementales se ruaient sur la minorité rebelle à cette rhétorique. Le devoir impérieux des étudiants est donc d'éclairer leurs camarades, et c'est à quoi s'emploie la F.E.R. (Fédération des Etudiants Révolutionnaires). Les bases de sa propagande furent exposées au Congrès : il s'agit avant tout de mettre en garde la jeunesse mexicaine contre le côté théâtral du fascisme, qui lui vaut l'admiration de tant de jeunes gens éblouis. Il faut montrer, derrière ce brillant décor, la situation misérable de la jeunesse dans tous les pays où le fascisme a triomphé ou est en voie de le faire. En Amérique latine sévit la répression la plus dure contre les jeunes qui luttent contre la guerre et le fascisme ; c'est le cas de l'étudiant Mendoza, fusillé en Bolivie pour propagande antiguerrière. Au Mexique, c'est l'étudiant Revueltas, déporté sans jugement aux îles Maries, jeté au bagne avec les criminels endurcis, traité si brutalement qu'on lui brise une mâchoire à coups de crosse de fusil, et cela pour avoir appuyé les revendications des ouvriers du Nuevo-Léon. C'est l'étudiant Herrera, déporté lui aussi pour avoir collaboré à la grève des ouvriers du pétrole.

Vers la fin du Congrès, il était indispensable de préciser l'idéologie qui s'en était dégagée. Encore trop de rhétorique, trop de vague, dit le camarade Siqueiros dans son auto-critique, s'étaient montrés au cours du Congrès. Mais tout au moins une chose s'est éclairée complètement aux yeux des délégués, qui à leur tour ouvriront les yeux des masses : c'est que le fascisme et la guerre ne sont pas des phénomènes fortuits, résultats du hasard, mais découlent tous les deux nécessairement du régime capitaliste. Le fascisme n'est que la phase à laquelle tend actuellement le capitalisme, désespérant de résoudre ses contradictions, exactement comme la prétendue démocratie bourgeoise était la phase précédente du capitalisme. Ce n'est donc pas un chimérique retour en arrière vers la démocratie bourgeoise que l'on peut répondre au fascisme, mais en marchant en avant, vers la victoire dans la lutte des classes, vers la dictature du prolétariat. Et cette victoire ne peut être obtenue que si tous les secteurs du prolétariat, sourds à la démagogie des officiels, demeurent étroitement solidaires au sein du Front Unique. Telles sont les leçons du Congrès, répandues maintenant par tout le Mexique grâce aux délégués des villes et des champs.

Mais le Congrès n'aura pas laissé que des idées claires et une ligne d'action. Plus importante encore est l'organisation concrète dont les bases ont été jetées avant la séparation des congressistes. Cette organisation est la Ligue Nationale contre le fascisme et la guerre impérialiste. A la base, dans chaque localité, des comités de Front Unique comportant des délégués de toutes les organisations ouvrières, paysannes ou estudiantiles adhérées. A Mexico, un bureau ou Comité exécutif, et un Conseil National comprenant les délégués des organisations de base. Ce schéma, sorti des discussions mêmes du Congrès, a été adopté par l'unanimité des organisations, et le bureau a été élu. Il comporte un Président (David A. Siqueiros), un secrétaire général (de la Ligue Antiimpérialiste), un secrétaire à l'organisation (Syndicat des Chemins de Fer), un secrétaire à l'agitation et propagande (Typographes), un trésorier (Confédération Nationale des Etudiants), un représentant de la jeunesse (F.E.R.) et un représentant féminin (Femmes ouvrières et paysannes). Quant aux gardes antifascistes (dont les premiers éléments ont déjà donné la preuve de leur efficacité en expulsant du Congrès quelques provocateurs fascistes), elles doivent être organisées dans tout le pays, sur un plan arrêté par le Congrès, en faisant appel aux divers éléments du Front Unique et avec un caractère semi-militaire. Il est en effet indispensable de résister aux agressions fascistes en leur opposant de véritables troupes solides et aguerries, dont la seule existence fait réfléchir les sbires à chemises dorées ou vertes : la preuve en est qu'ils ont déjà jugé han de remettre une de leurs manifestations, la Ligue ayant annoncé qu'elle ne laisserait pas aux fascistes le pavé de Mexico.

Avec le Premier Congrès National, la lutte est engagée. D'ores et déjà ceux qui ont décidé de résister au fascisme montant possèdent un énorme avantage : ils sont unis. Mais cette première victoire oblige à un plus lourd devoir. Toutes les forces jointes ne seront pas de trop pour briser l'assaut Fasciste, derrière lequel se devine l'odieuse avidité yankee. C'est en réalité une double partie qui se joue : l'instauration du fascisme au Mexique ne signifierait pas seulement la misère accrue et l'exploitation renforcée pour les travailleurs, mais encore une énorme aggravation de la tyrannie nord-américaine sur tout le continent. lei la libération sociale va de pair avec la libération nationale ; à travers les fantoches à chemises jaunes ou vertes, c'est contre Wall-Street, la grande banque et les grands trusts que les révolutionnaires mexicains ont à lutter, et c'est dans ce nouvel effort que doit les suivre la sympathie de tous les travailleurs du monde.

Jean DURIEZ.
Mexico, septembre 1934.

P.-S. — La section mexicaine du S.R.I. et toutes les organisations ouvrières ont entrepris une campagne pour libérer les déportés des îles Maries. Déjà un des camarades, Carlock, a été mis en liberté. Que, dans tous les pays, l'on n'oublie pas d'ajouter à la liste des victimes du fascisme le nom de Revueltas et les autres déportés. Que la protestation mexicaine rencontre un écho chez tous les travailleurs de tous les pays !

(1) On appelle clause d'exclusion une stipulation des contrats collectifs de travail, qui oblige l'entreprise à ne donner le travail qu'à des ouvriers appartenant au syndicat qui signe le contrat.

mercredi 28 juin 2017

"Un succès du nationalisme allemand renaissant" (1953)



LE SUCCES DE M. ADENAUER est celui de nationalisme allemand affirme M. Jacques Soustelle

[Le Monde, 15 septembre 1953]

M. Jacques Soustelle, leader du R.P.F., qui effectue actuellement un voyage d'études scientifiques au Mexique, a commenté dans les termes suivants les récentes élections en Allemagne occidentale :

"Le succès du chancelier Adenauer signifie essentiellement que le regroupement des forces allemandes nationalistes s'est opéré sur le nom du chancelier. Il ne s'agit pas d'un succès de la démocratie chrétienne ni même de la démocratie tout court, mais d'un succès du nationalisme allemand renaissant.

"Le chancelier Adenauer est à l'heure actuelle le seul homme d'Etat allemand qui puisse apporter aux revendications de son pays le soutien de la puissance américaine. Le nationalisme et le militarisme allemands jouent aujourd'hui la carte Adenauer, comme ils jouèrent jadis la carte Streseman."

L'ancien ministre a d'autre part déclaré au sujet de l'armée européenne :

"Si la Communauté européenne dite de défense soutenue par les Etats-Unis doit être en réalité un instrument offert à l'Allemagne pour constituer un nouveau Reich, il ne me semble pas que ce soit là un facteur favorable à la France ni à la paix du monde.

"Une grande partie de l'opinion allemande est en faveur de la communauté européenne de défense pour la raison que la plupart des Allemands voient dans cette communauté un moyen de se réarmer "sous les yeux complaisants des Etats-Unis", huit ans seulement après que les mêmes Etats-Unis ont remporté la victoire pour désarmer le Reich.

"L'attitude du R.P.F. est déterminée par des raisons nationales et internationales auxquelles le succès électoral du chancelier Adenauer n'apporte qu'une nouvelle confirmation."

jeudi 25 mai 2017

Les Confréries chez les Paysans indigènes du Mexique (1937)



Les Confréries chez les Paysans indigènes du Mexique

par Jacques Soustelle

[Travaux du Ier Congrès international de folklore : tenu à Paris, du 23 au 28 août 1937 à l'Ecole du Louvre, Tours, Arrault et Cie, 1938, p. 238-240]

Les observations qui suivent se réfèrent spécialement aux Indiens de la famille Otomi-Pame qui peuplent le plateau central mexicain. Chez ces indigènes, il existe deux grandes catégories de sociétés, qu'on peut qualifier de confréries, et qui organisent, à des degrés divers, la vie rituelle et religieuse : ce sont les confréries de danse et les confréries de culte.

Les confréries de danse sont connues de tout le monde au Mexique ; il n'est pas de touriste qui n'ait eu l'occasion d'assister à une fête ou à une cérémonie qu'anime la présence de ces sociétés. Il y en a dans toutes les tribus. Leur but est de préparer un certain nombre de représentations à l'occasion des grandes fêtes régionales, comme le pèlerinage du Cerrito dans l'Etat de Mexico, ou nationales, comme la fête de la Vierge de Guadalupe. Je dis : « représentations », car ce qu'on appelle improprement « danse » s'apparente le plus souvent au théâtre, à un théâtre traditionnel, sur des thèmes connus de tous, et se déroulant d'une manière tout à fait stéréotypée.

Parmi les confréries que j'ai eu l'occasion d'observer, je citerai les confréries d'Apaches des Mazahuas et des Otomis, dont les membres dansent couronnés de plumes en faisant résonner des guitares en carapace de tatou ; celle des Maures et Chrétiens qui mime durant des journées entières les aventures de Charlemagne ; celle du petit Taureau qui représente avec une fougue extraordinaire la poursuite et le sacrifice d'un taureau sauvage ; celle des Femmes à cannes, confrérie de femmes mazahuas qui se réunissent dans l'église de leur village (Atlacomulco, Etat de Mexico) et frappent le sol à grands coups de cannes ferrées dont la poignée est munie de grelots.

Chacune de ces confréries de danse a un chef et une bannière. Le chef porte le titre de « capitaine » ou de « majordome ». Ses fonctions ne consistent pas seulement à conduire la danse ou la représentation, mais à organiser des répétitions, à veiller à ce que la troupe soit au complet et munie de tout son matériel ; mieux encore, c'est lui, le plus souvent, qui fabrique tout ce matériel et qui le conserve chez lui dans une sorte de chapelle, entre les cérémonies. Aucun membre de la confrérie ne peut garder ses vêtements rituels comme un bien personnel ; il est tenu de les déposer chez le capitaine.

Le capitaine des danses est un homme important dans le village. C'est souvent un des Indiens le plus riche — ou le moins pauvre — de la localité. Il reçoit sans cesse des visites, donne des leçons de danse ; il détient, comme je l'ai dit, les vêtements rituels, ainsi que le calendrier des fêtes.

D'où lui vient sa dignité ? A ce qu'il semble, la confrérie se constitue ou se perpétue par accord tacite entre les notables. Sans être élu, le capitaine n'exerce ses fonctions qu'avec le consentement, même inexprimé, des membres de la confrérie ; mais il les exerce très longtemps, on peut même dire à vie, en tout cas sans limite fixée d'avance.

Quant à la bannière, analogue à celle des confréries pieuses d'Europe, elle porte généralement en broderies d'or une image de la Vierge ou une croix, ainsi que le nom du village et celui des donateurs. Elle est confiée pendant les représentations à un des danseurs, qui l'agite au rythme de la musique. Contrairement aux confréries de danse, les confréries de culte sont peu connues et il n'est pas rare que les Indiens arrivent à cacher leur existence même aux métis mexicains qui habitent dans leur propre village. Elles ont des caractères plus ou moins ésotériques selon les endroits, mais toujours une tendance marquée au secret. J'ai pu en étudier chez les Otomis et chez les Atzincas ou Ocuiltèques. On ne les trouve que dans les villages très autonomes par rapport à la population mexicaine non indienne, dans les villages où les Indiens sont en très forte majorité.

Leur objet essentiel est d'assurer la continuité d'un culte et l'entretien d'un sanctuaire au nom et pour le bien de la communauté locale. Dans le village otomi de Santa Ana, il n'y a pas moins de 5 sanctuaires et autant de confréries. Ces sanctuaires sont hiérarchisés et les confréries aussi. Pour ne nous occuper que du sommet de cette hiérarchie, nous y trouvons un sanctuaire consacré à la divinité appelée Tsitâhmu, l'Honoré Grand Maître ; la confrérie qui lui est attachée se charge d'entretenir le sanctuaire, d'organiser une grande fête chaque année, de fournir au dieu des offrandes (consistant surtout en épis de maïs et en tabac). La renommée de l'Honoré Grand Maître est telle que des Indiens Nahuatl viennent de fort loin, de la région de Huauchinango, pour lui apporter des offrandes.

Les membres de la confrérie sont très peu nombreux : cinq ou six, et sont appelés Behtoni ; leur chef porte le titre de Tambehtoni, le Grand Behtoni. Mais leurs fonctions sont temporaires. Chaque année, le Comité Agrariste (élu lui-même par l'assemblée des paysans) nomme les membres et le chef de la confrérie. Du reste, si honorées qu'elles soient, ces fonctions sont onéreuses et pénibles, car c'est de leur argent et de leur peine que les Behtoni payent l'entretien du sanctuaire, des fêtes et autres obligations de leur charge. Ils sont tenus de se montrer magnifiques et généreux ; d'autre façon, ils perdraient la face et l'honneur. On retrouve la même coutume chez les Atzincas, où les « Majordomes » des confréries doivent tenir table ouverte et donner à manger à quiconque le leur demandera durant les fêtes.

Comme on le voit, les deux espèces de confréries sont très différentes l'une de l'autre. Les confréries de culte sont de véritables commissions spécialisées élues par la population, déléguées pour l'accomplissement de certains rites. Leurs membres deviennent de ce fait des prêtres temporaires représentant le village auprès des dieux.

Pour avoir une idée de l'origine de ces cultes, il faut se tourner vers des villages non centralisés, où la fonction religieuse, sacerdotale, est restée diffuse. Dans de nombreux villages ou hameaux otomis ou mazahuas de la région d'Ixtlahuaca, chaque famille possède un sanctuaire ou oratoire, centre d'un culte familial et de fêtes périodiques. Le trait essentiel de ce culte, c'est que chaque chef de famille, qui en est le prêtre, se lie avec d'autres hommes de la localité pour célébrer les fêtes avec leur aide, à charge pour lui de les aider à son tour. Chaque fête familiale est l'occasion de prestations massives et obligatoires de vivres et de boissons, en même temps que d'aide manuelle. Chaque village est pour ainsi dire couvert d'un réseau invisible d'obligations économico-religieuses dont la puissance contraignante est plus forte dans la conscience indigène que les liens même de parenté.

Sans atteindre au type classique du potlatch comme dans le N.-O. américain, étant donné qu'il n'y a pas destruction de richesses, ni même une véritable lutte, impossible d'ailleurs dans des tribus aussi pauvres, de tels phénomènes y font songer. Il faut souligner en tout cas l'importance de la notion de réciprocité obligatoire dans les dons, et celle de l'honneur qui s'attache à la magnificence de chaque fête. Si, de villages inorganiques et diffus comme le sont souvent les villages otomis, on passe à des villages centralisés comme celui dont nous parlions tout à l'heure, on passe en même temps du culte familial au culte de confrérie. Le sanctuaire est commun à tout le village ; la confrérie est une délégation des chefs de famille, contrôlée par eux. Le même sens de l'honneur y joue un rôle prépondérant. C'est sur la base très ancienne des cultes familiaux que se sont édifiés en certains endroits des confréries de culte.

Pour les confréries de danse, il est plus difficile de se prononcer. Certes, il semble exister des relations entre ces confréries et les cultes familiaux. Par exemple, le capitaine des danses d'un village mazahua était en même temps le possesseur du plus beau sanctuaire familial, et c'est dans ce sanctuaire qu'il conservait les vêtements de cérémonie de ses hommes ; la salle consacrée aux répétitions était comme l'antichambre de l'oratoire et décorée comme lui. Mais d'un autre côté, il y a de ces confréries dans des villages où l'on ne trouve aucune trace de culte familial semblable. En fait, d'une manière différente, selon les conditions locales préexistantes, c'est assurément une influence de l'Eglise catholique qui a joué, modifiant profondément la nature d'institutions indigènes. Cela nous amène à exposer en deux mots les rapports des confréries et de l'Eglise. Les prêtres catholiques qui vivent dans les campagnes favorisent assurément les confréries de danses, chrétiennes au moins en apparence ; ces confréries apportent leur pieuse contribution aux fêtes catholiques, elles constituent la principale « attraction » des pèlerinages.

Quelquefois sans doute un désaccord éclate : c'est ainsi que le curé d'Atlacomulco ayant voulu interdire aux Indiens de la confrérie du Petit Taureau le simulacre de sacrifice qu'ils célébraient dans l'église, faillit être victime de la fureur de la foule. Mais d'une façon générale, le clergé rural vit en bonne intelligence avec les confréries (...).

samedi 1 avril 2017

Le Regroupement national n'était pas d'extrême droite (1980)



Le Regroupement national n'était pas d'extrême droite

[Le Monde, 8 septembre 1980]

M. Jacques Soustelle, ancien ministre, nous écrit :

Je relève avec surprise et regret dans la liste des organisations d'extrême droite dissoutes par décret depuis 1958, publiée par le Monde daté du 5 septembre, le nom du Regroupement national, dont j'ai été le fondateur et le président jusqu'à sa dissolution en mars 1962.

En désaccord avec la politique algérienne du gouvernement, ce qui a provoqué sa dissolution, le Regroupement national n'était en aucune façon un mouvement d'extrême droite. Avec un programme clairement "centriste", il était attaché aux institutions démocratiques et parlementaires ; d'ailleurs un groupe de députés le représentait à l'Assemblée nationale.

Seules les conditions exceptionnelles qui régnaient en 1962, dans une atmosphère de chasse aux sorcières, peuvent expliquer, sans la justifier, la décision arbitraire prise contre une association parfaitement démocratique et - ai-je besoin de le dire - étrangère à toute idéologie fasciste ou raciste.

Quant au Comité de Vincennes cité dans la même liste, il suffit de rappeler que, dirigé par des hommes tels que Maurice Bourgès-Maunoury, Georges Bidault, Robert Lacoste, Albert Bayet, André Morice, on ne saurait sans une grossière injustice le confondre avec Ordre nouveau ou la FANE.

vendredi 17 mars 2017

Répétition générale du fascisme (1934)



REPETITION GENERALE DU FASCISME

A ceux qui disent
« le fascisme n'est pas possible en France »

[Spartacus, n° 1, 7 décembre 1934, p. 7]

La démocratie bourgeoisie, si mensongère qu'elle soit, laisse pourtant un certain jeu à la machinerie sociale. La classe opprimée peut faire entendre sa voix. Bien qu'au milieu des pires difficultés, la presse indépendante peut vivre à côté de la presse vénale. Le prolétariat dispose d'une assez grande liberté de mouvement pour acquérir des connaissances théoriques grâce à la littérature doctrinale des partis ouvriers, et pour s'aguerrir dans la pratique des grèves et des manifestations de masse. Cet état de choses correspond à une période où le capitalisme se sent assez sûr de lui-même pour ne pas se rendre impopulaire par des mesures violentes, et pour ne pas prélever sur son profit les frais d'un énorme appareil de surveillance et de répression. Persuadé, au fond, que « ça n'ira pas loin », l'Etat capitaliste, sous sa forme démocratique, laisse se dérouler, tout au moins partiellement, la lutte des classes.

Le fascisme, au contraire, se caractérise par la négation absolue, forcenée, de la lutte des classes. Négation théorique, répression pratique. Les « penseurs » du régime proclament la faillite du marxisme ; leur évangile est la collaboration des classes, ou plutôt leur abolition au sein d'une unité, qui, à ce qu'on prétend, fait disparaître à jamais leur antagonisme : nation, communauté raciale des hitlériens. Pendant ce temps, les capitalistes assument les frais de milices, armées de mouchards, de briseurs et de grèves et de sbires ; le corporatisme étouffe les revendications ouvrières, les gardes fascistes matraquent et tuent, les tribunaux d'exception condamnent : du beau travail.

Ce n'est pas tout, le fascisme, c'est la tyrannie du capitalisme, mais d'un capitalisme instruit. Les fascistes ont connu le socialisme ; souvent ce sont d'anciens socialistes (Mussolini). Par suite, ils ne tombent pas dans l'erreur de sous-estimer les masses. Ils savent quelles forces résident en elles, et cherchent à les gagner : d'où une prodigieuse démagogie et un énorme développement de la propagande. Le grand art du fascisme (et ce par quoi il diffère de n'importe quel régime d'autorité), c'est de faire passer les opprimés du côté des oppresseurs. A la répression physique s'ajoute la pression morale, l'hypocrite et menteuse déclamation qui retourne contre leur propre classe des travailleurs aveuglés.

Récapitulons :

En théorie : négation de l'existence même des classes et par conséquent de leurs luttes.

En pratique : répression totale ; désorganisation du mouvement ouvrier ; développement énorme de la police politique ; tribunaux d'exception. Enfin, propagande intense et effrontément mensongère ; autrement dit, « bourrage de crâne ».

A lire cette liste, est-ce qu'il ne vous vient pas cette idée : « J'ai déjà vu ça quelque part ? » Oui, camarades, vous l'avez vu. Quand ? De 1914 à 1918. Où ? En France. (Salut, terre d'élection de toutes les libertés !)

Ici, qu'on n'interprète pas trop vite. Guerre n'est pas fascisme, fascisme n'est pas guerre ; ce sont deux réactions distinctes du capitalisme à deux situations objectives distinctes. Notamment, et c'est une différence énorme, les masses, en temps de guerre, sont armées. Tout ce que je veux faire admettre maintenant, c'est que guerre et fascisme, par un de leurs aspects, coïncident ou tout au moins s'équivalent. La guerre crée à l'intérieur des pays belligérants un régime équivalent à celui que crée le fascisme en temps de paix.

Ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas la guerre avec ses répercussions internationales, ce n'est pas la guerre en dehors ; ce qui nous intéresse, ce dont tous les travailleurs doivent se faire une idée nette en s'aidant de leurs souvenirs ou des souvenirs de leurs aînés, c'est la guerre vue du dedans, la guerre dans ses résultats intérieurs.

Recul général du mouvement ouvrier, censure qui bâillonne la presse, législation d'exception, répression féroce ; le mouchardage et la délation élevés au rang d'une vertu, les pourvoyeurs du poteau d'exécution travestis en héros ; les fusillades « pour l'exemple » (pour l'exemple !). En temps de guerre ce n'est plus le moment de plaisanter, de tolérer les distractions tapageuses d'une classe révoltée qui jouait à la petite révolution. Tu penses mal ? Censure. Tu agis mal ? La forteresse ou le poteau. Fini de rire : le capitalisme est devenu sérieux.

Sans doute un des grands avantages de la guerre, aux yeux de ceux qui la font faire par les autres, c'est précisément de pouvoir en finir d'un coup, sans formalités, avec la légalité démocratique, et de se trouver, du jour au lendemain, les maîtres irresponsables de millions d'hommes tenus sous la menace constante de la mort. (La guerre joue par là le même rôle que joue en temps de paix la provocation policière : « On peut enfin les boucler », pensent ces messieurs.)

Parmi les éléments du fascisme, il n'en est qu'un qui manque ici : les milices. C'est qu'en temps de guerre la classe dominante n'a même pas besoin de débourser un liard : elle recrute. Les troupes (les troupes noires s'il le faut) sont là pour réduire telle résistance, telle mutinerie. Et surtout, à l'intérieur même du système militaire, la lourde discipline, les châtiments inhumains, brisent les volontés. La nation militarisée, voilà le dernier mot de la politique bourgeoise, la solution rêvée de la question sociale.

Passons au domaine théorique : nous voici admis à pénétrer dans la sublime doctrine de l'Union Sacrée. Les classes ? Cela n'a jamais existé que dans l'imagination de Marx. La lutte des classes ? Morbide invention. Il n'y a pas de classes, il n'y a pas de partis, il n'y a pas de luttes internes, il n'y a que des Français unis pour sauver leur patrie. (Et voici que cette phrase éveille partout des échos : un vient de Lyon, l'autre de Tournefeuille.) L'intérêt de la patrie, c'est celui de tous les Français : « Que feriez-vous si vous aviez des patrons allemands au lieu de ces bons patrons français ? » disait-on aux ouvriers en 1914. Partout, l'Italie romaine de Mussolini, la race germanique de Hitler, la patrie française de nos Poincaré, c'est la même chose : une idole, un fantôme, au nom duquel on puisse nier la division de la société en classes. Par contre, si l'on nie les classes, on encense stupidement cette collectivité imaginaire dont est censé faire partie le prolétaire exploité : lui qui n'appartient qu'à sa classe ! La supériorité de la culture française remplace, ici, la supériorité du sang allemand outre-Rhin. Il s'agit toujours d'aveugler les travailleurs par des excitations chauvines, en leur donnant à croire que le seul fait d'appartenir à une nationalité déterminée fait d'eux les membres d'un peuple élu, élu dans son ensemble, généraux et soldats, possédants et dépossédés, maîtres et esclaves, sans distinction, tous frères, n'est-ce pas ? moi dans ma maison et toi dans les tranchées : chacun à sa place dans la grande communauté nationale. Telle est l'idéologie de la guerre, et telle est l'idéologie du fascisme.

« Quinze cent mille morts, disait récemment à la France une voix qu'on souhaiterait frivole, qui furent riches ou ouvriers, travailleurs manuels ou intellectuels, amis ou ennemis politiques, qui appartinrent à tous les partis, qui eurent toutes les croyances. La mort les a tous unis dans une seule tombe. » Est-ce assez caractéristique ? Comme l'on passe naturellement de l'idéologie de guerre à l'homélie fasciste I La voilà, leur Union Nationale, Union Sacrée, Front National ou n'importe ! Des tombes sur lesquelles discourent et grimacent les hommes qui se sont enrichis de tout ce sang répandu.

Oui, la France a fait l'expérience du fascisme, ou plutôt l'expérience d'une politique intérieure fasciste. Rien n'a manqué, ni la brutalité, ni l'inhumanité, ni la démagogie, ni l'idéologie frelatée. Tous les coups que l'on veut porter maintenant au prolétariat, il en a déjà subi l'épreuve, ce prolétariat embrigadé, décimé, gazé, fusillé, et surtout trompé, oh ! odieusement, cyniquement trompé. Du point de vue intérieur, la guerre a été pour la France la répétition générale du fascisme. Pendant quatre ans, le pays a été soumis à un régime fasciste, fasciste par son idéologie officielle, fasciste par son attitude envers le prolétariat. Ce régime de guerre n'était pas le fascisme complet, mais c'était, à l'usage et pour l'instruction des travailleurs, le meilleur équivalent qu'on en puisse trouver, exactement comme ces fauteuils animés de mouvements semblables à ceux d'une carlingue d'avion, qui permettent aux débutants de s'entraîner sans quitter la terre.

Ces petites réflexions sont dédiées aux gens, de moins en moins nombreux à ce qu'il semble, qui croient encore avec candeur que le fascisme n'est pas possible en France. N'attendons pas que nos fascistes placent d'eux-mêmes sur leur mauvaise marchandise l'étiquette qui lui convient. Le fascisme se prépare en France, et il est possible, puisque nous avons assisté à une répétition générale. A nous de veiller à ne pas laisser monter la « première », sous l'oeil des mêmes metteurs en scène, des mêmes cabotins et des mêmes bonimenteurs de toujours.

Jacques SOUSTELLE.

De ce que l'on vient de lire découlent immédiatement d'autres réflexions concernant non plus la guerre passée, mais une guerre à venir, toujours du point de vue « intérieur ». Mais c'est une autre histoire : nous y reviendrons.

mardi 7 février 2017

Recension de De la Sainte Russie à l'U.R.S.S. (1938)



DE LA SAINTE-RUSSIE A L'U. R. S. S., par Georges Friedmann. (Editions de la N. R. F.)

[La Nouvelle Revue Française, octobre 1938, p. 670-674]

On remplirait bien des bibliothèques avec les ouvrages consacrés à l'U. R. S. S. Qui n'a voulu, après un séjour long ou bref au pays des Soviets, encore tout palpitant de ses expériences, conter au monde ses étonnements, son admiration, sa haine, voire sa « saison en Enfer » ? Mais les études sérieuses sont plus rares. Si le livre de Friedmann retient et attache, c'est d'abord qu'il est sérieux, qu'il résulte d'un contact approfondi et prolongé avec la réalité soviétique, qu'il est exempt en même temps de tout pédantisme ; c'est ensuite qu'il est construit sur le thème qu'annonce son titre : la confrontation de la Russie tsariste et de l'Union soviétique.

Bien des reproches faits à l'U. R. S. S. relèvent de la même psychologie d'Occidental infatué que le « Comment peut-on être Persan ? » On oublie trop que l'U. R. S. S. s'appelait Russie et ce qu'était la Russie il y a si peu de temps. Il faut remercier Friedmann d'avoir jeté à nouveau une vive lumière, en un chapitre saisissant, sur cette vieille face terreuse de la Sainte-Russie — visage souillé et bon, marqué par la peur, l'ivrognerie et la simplicité du cœur, — où nul ne pouvait voir transparaître les traits d'un komsomol d'aujourd'hui. Friedmann dépeint très justement l'ancienne société russe, avec ses castes de nobles, de prêtres, de marchands, de moujiks, d'ouvriers ; au sommet, le Tsar, dont les paysans attendent encore, naïvement, l'Oukase aux Lettres d'Or qui leur donnera les terres. A Petrograd, à Moscou, la volonté révolutionnaire se durcit en quelques noyaux ouvriers. Mais, à considérer l'énorme étendue de la terre russe et les millions de moujiks que la « Puissance des Ténèbres » y enchaîne sous le double empire du pope et de la vodka, on mesure tout le poids de la lourde pâte humaine que le levain bolchevik a dû faire fermenter. Je regretterai seulement que Friedmann ait parlé des paysans russes exclusivement, sans mentionner ces « primitifs » colonisés par l'Empire tsariste, Ouzbeks, Bouriates, Toungouz, etc., dont la rapide intégration à l'U. R. S. S. dans le développement de leurs cultures nationales n'est pas un des phénomènes les moins étonnants de ces vingt années.

En tout cas, on s'imagine aisément combien les habitudes et attitudes psychologiques de la vie moderne, de l'industrie, pouvaient heurter celles du peuple russe d'alors, — de la vieille Russie. Qui a vécu dans des pays non-machinistes sait bien que la notion de l'heure exacte est une acquisition récente et limitée à certaines aires du globe. Au lieu d'invoquer quelque hypostase comme « l'âme slave », mieux vaut parler des habitudes pré-révolutionnaires (que sont vingt ans pour un peuple ?) pour comprendre certaines pertes de temps, certains défauts d'organisation, le goût pour le razgavor au sein même de la tâche urgente. C'est dans cette perspective que l'on saisit mieux, aussi, ce que peut signifier de profondément nouveau, de bouleversant pour le peuple russe, un mot d'ordre comme le « maîtriser la technique » de Staline. Edifier une industrie en U. R. S. S., cela ne veut pas dire seulement transformer le pays, mais en rénover profondément les masses humaines. L'industrie est chargée de briser, d'anéantir jusque dans les réflexes des hommes tout ce qui reste du Moyen-Age russe.

Friedmann, à travers une analyse très fouillée de la pédagogie, de l'enseignement technique et de la psychologie du travail en U. R. S. S. — coupée par une évocation de la vieille ville de Nijni-Novgorod (Gorki) face à l'énorme Auto-Stroï — présente un tableau de cette lutte pour la maîtrise de la technique. Il la voit beaucoup moins du côté de la technique elle-même (production) que du côté de l'homme (qualification). Il décrit l'élévation du niveau technique et culturel du travailleur industriel à travers les « tournants » et les créations de ces dernières années. L'enseignement, presque nié au profit du travail manuel au début, après la révolution, s'attache maintenant à réaliser la synthèse de la culture technique et de la culture générale. (...)

Pour comprendre l'U. R. S. S., a-t-on dit, il faut savoir qu'elle s'appelait la Sainte Russie ; il faut savoir aussi, ajoute Friedmann, que le fascisme est apparu en Allemagne et en Italie, qu'il a des alliés en Extrême-Orient, qu'il a déclenché depuis deux ans une guerre atroce pour conquérir l'Espagne. La réalité présente de l'Union soviétique est pour ainsi dire suspendue entre la vieille Puissance des Ténèbres et le nouveau cauchemar sanglant. L'édification du « socialisme en un seul pays », la Russie, fait de ce pays le but désigné d'une agression sans doute inévitable. De là, le « communisme de paix » qui doit retarder le plus possible la déflagration et tendre dès maintenant toutes les forces du pays en vue d'un conflit gigantesque ; de là, à l'extérieur, la rentrée dans la S. D. N., les pactes avec des puissances non-socialistes, mais non-fascistes, comme la France ; à l'intérieur, la culture d'une élite intellectuelle et technique, le renforcement de la natalité, le développement d'un patriotisme (à base socialiste et non nationale, dans un Etat à nationalités multiples), et enfin le culte de celui qui dirige toute cette phase de la révolution, Staline.

Tout cela peut plaire ou non, exalter ou non, surprendre ou rassurer ; mais le reflet des faits dans notre esprit ne change rien à ces faits nécessaires. Ce qui importe, aux yeux de Friedmann, c'est que la course de vitesse engagée désormais entre le socialisme soviétique et la guerre soit gagnée par le peuple russe et par ses chefs : « S'il parvient (le socialisme) à enfoncer des racines économiques, techniques et humaines assez solides avant le déclenchement de la prochaine guerre mondiale, l' « époque stalinienne » aura vraiment été un coup de génie ».

Le livre de Friedmann ne relève ni de l'apologétique dénuée de perspective historique, ni de la méthode des petits papiers dont les « révélations », noyées dans un pathos fasciste, servent à combattre l'U. R. S. S. avant d'applaudir à l'assassinat de l'Espagne. « Il ne s'agit pas de Paradis, écrit Friedmann, mais de bien mieux que cela : un effort gigantesque sur terre vers le bonheur et la culture, dressé contre toutes les embûches des êtres et des choses dans un pays des plus arriérés, dans une époque où le grand capital, derrière le masque du fascisme, suscite à travers le monde des formes d'oppression singulièrement habiles et cruelles. » (...)

JACQUES SOUSTELLE