samedi 1 avril 2017

Le Regroupement national n'était pas d'extrême droite (1980)



Le Regroupement national n'était pas d'extrême droite

[Le Monde, 8 septembre 1980]

M. Jacques Soustelle, ancien ministre, nous écrit :

Je relève avec surprise et regret dans la liste des organisations d'extrême droite dissoutes par décret depuis 1958, publiée par le Monde daté du 5 septembre, le nom du Regroupement national, dont j'ai été le fondateur et le président jusqu'à sa dissolution en mars 1962.

En désaccord avec la politique algérienne du gouvernement, ce qui a provoqué sa dissolution, le Regroupement national n'était en aucune façon un mouvement d'extrême droite. Avec un programme clairement "centriste", il était attaché aux institutions démocratiques et parlementaires ; d'ailleurs un groupe de députés le représentait à l'Assemblée nationale.

Seules les conditions exceptionnelles qui régnaient en 1962, dans une atmosphère de chasse aux sorcières, peuvent expliquer, sans la justifier, la décision arbitraire prise contre une association parfaitement démocratique et - ai-je besoin de le dire - étrangère à toute idéologie fasciste ou raciste.

Quant au Comité de Vincennes cité dans la même liste, il suffit de rappeler que, dirigé par des hommes tels que Maurice Bourgès-Maunoury, Georges Bidault, Robert Lacoste, Albert Bayet, André Morice, on ne saurait sans une grossière injustice le confondre avec Ordre nouveau ou la FANE.

vendredi 17 mars 2017

Répétition générale du fascisme (1934)



REPETITION GENERALE DU FASCISME

A ceux qui disent
« le fascisme n'est pas possible en France »

[Spartacus, n° 1, 7 décembre 1934, p. 7]

La démocratie bourgeoisie, si mensongère qu'elle soit, laisse pourtant un certain jeu à la machinerie sociale. La classe opprimée peut faire entendre sa voix. Bien qu'au milieu des pires difficultés, la presse indépendante peut vivre à côté de la presse vénale. Le prolétariat dispose d'une assez grande liberté de mouvement pour acquérir des connaissances théoriques grâce à la littérature doctrinale des partis ouvriers, et pour s'aguerrir dans la pratique des grèves et des manifestations de masse. Cet état de choses correspond à une période où le capitalisme se sent assez sûr de lui-même pour ne pas se rendre impopulaire par des mesures violentes, et pour ne pas prélever sur son profit les frais d'un énorme appareil de surveillance et de répression. Persuadé, au fond, que « ça n'ira pas loin », l'Etat capitaliste, sous sa forme démocratique, laisse se dérouler, tout au moins partiellement, la lutte des classes.

Le fascisme, au contraire, se caractérise par la négation absolue, forcenée, de la lutte des classes. Négation théorique, répression pratique. Les « penseurs » du régime proclament la faillite du marxisme ; leur évangile est la collaboration des classes, ou plutôt leur abolition au sein d'une unité, qui, à ce qu'on prétend, fait disparaître à jamais leur antagonisme : nation, communauté raciale des hitlériens. Pendant ce temps, les capitalistes assument les frais de milices, armées de mouchards, de briseurs et de grèves et de sbires ; le corporatisme étouffe les revendications ouvrières, les gardes fascistes matraquent et tuent, les tribunaux d'exception condamnent : du beau travail.

Ce n'est pas tout, le fascisme, c'est la tyrannie du capitalisme, mais d'un capitalisme instruit. Les fascistes ont connu le socialisme ; souvent ce sont d'anciens socialistes (Mussolini). Par suite, ils ne tombent pas dans l'erreur de sous-estimer les masses. Ils savent quelles forces résident en elles, et cherchent à les gagner : d'où une prodigieuse démagogie et un énorme développement de la propagande. Le grand art du fascisme (et ce par quoi il diffère de n'importe quel régime d'autorité), c'est de faire passer les opprimés du côté des oppresseurs. A la répression physique s'ajoute la pression morale, l'hypocrite et menteuse déclamation qui retourne contre leur propre classe des travailleurs aveuglés.

Récapitulons :

En théorie : négation de l'existence même des classes et par conséquent de leurs luttes.

En pratique : répression totale ; désorganisation du mouvement ouvrier ; développement énorme de la police politique ; tribunaux d'exception. Enfin, propagande intense et effrontément mensongère ; autrement dit, « bourrage de crâne ».

A lire cette liste, est-ce qu'il ne vous vient pas cette idée : « J'ai déjà vu ça quelque part ? » Oui, camarades, vous l'avez vu. Quand ? De 1914 à 1918. Où ? En France. (Salut, terre d'élection de toutes les libertés !)

Ici, qu'on n'interprète pas trop vite. Guerre n'est pas fascisme, fascisme n'est pas guerre ; ce sont deux réactions distinctes du capitalisme à deux situations objectives distinctes. Notamment, et c'est une différence énorme, les masses, en temps de guerre, sont armées. Tout ce que je veux faire admettre maintenant, c'est que guerre et fascisme, par un de leurs aspects, coïncident ou tout au moins s'équivalent. La guerre crée à l'intérieur des pays belligérants un régime équivalent à celui que crée le fascisme en temps de paix.

Ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas la guerre avec ses répercussions internationales, ce n'est pas la guerre en dehors ; ce qui nous intéresse, ce dont tous les travailleurs doivent se faire une idée nette en s'aidant de leurs souvenirs ou des souvenirs de leurs aînés, c'est la guerre vue du dedans, la guerre dans ses résultats intérieurs.

Recul général du mouvement ouvrier, censure qui bâillonne la presse, législation d'exception, répression féroce ; le mouchardage et la délation élevés au rang d'une vertu, les pourvoyeurs du poteau d'exécution travestis en héros ; les fusillades « pour l'exemple » (pour l'exemple !). En temps de guerre ce n'est plus le moment de plaisanter, de tolérer les distractions tapageuses d'une classe révoltée qui jouait à la petite révolution. Tu penses mal ? Censure. Tu agis mal ? La forteresse ou le poteau. Fini de rire : le capitalisme est devenu sérieux.

Sans doute un des grands avantages de la guerre, aux yeux de ceux qui la font faire par les autres, c'est précisément de pouvoir en finir d'un coup, sans formalités, avec la légalité démocratique, et de se trouver, du jour au lendemain, les maîtres irresponsables de millions d'hommes tenus sous la menace constante de la mort. (La guerre joue par là le même rôle que joue en temps de paix la provocation policière : « On peut enfin les boucler », pensent ces messieurs.)

Parmi les éléments du fascisme, il n'en est qu'un qui manque ici : les milices. C'est qu'en temps de guerre la classe dominante n'a même pas besoin de débourser un liard : elle recrute. Les troupes (les troupes noires s'il le faut) sont là pour réduire telle résistance, telle mutinerie. Et surtout, à l'intérieur même du système militaire, la lourde discipline, les châtiments inhumains, brisent les volontés. La nation militarisée, voilà le dernier mot de la politique bourgeoise, la solution rêvée de la question sociale.

Passons au domaine théorique : nous voici admis à pénétrer dans la sublime doctrine de l'Union Sacrée. Les classes ? Cela n'a jamais existé que dans l'imagination de Marx. La lutte des classes ? Morbide invention. Il n'y a pas de classes, il n'y a pas de partis, il n'y a pas de luttes internes, il n'y a que des Français unis pour sauver leur patrie. (Et voici que cette phrase éveille partout des échos : un vient de Lyon, l'autre de Tournefeuille.) L'intérêt de la patrie, c'est celui de tous les Français : « Que feriez-vous si vous aviez des patrons allemands au lieu de ces bons patrons français ? » disait-on aux ouvriers en 1914. Partout, l'Italie romaine de Mussolini, la race germanique de Hitler, la patrie française de nos Poincaré, c'est la même chose : une idole, un fantôme, au nom duquel on puisse nier la division de la société en classes. Par contre, si l'on nie les classes, on encense stupidement cette collectivité imaginaire dont est censé faire partie le prolétaire exploité : lui qui n'appartient qu'à sa classe ! La supériorité de la culture française remplace, ici, la supériorité du sang allemand outre-Rhin. Il s'agit toujours d'aveugler les travailleurs par des excitations chauvines, en leur donnant à croire que le seul fait d'appartenir à une nationalité déterminée fait d'eux les membres d'un peuple élu, élu dans son ensemble, généraux et soldats, possédants et dépossédés, maîtres et esclaves, sans distinction, tous frères, n'est-ce pas ? moi dans ma maison et toi dans les tranchées : chacun à sa place dans la grande communauté nationale. Telle est l'idéologie de la guerre, et telle est l'idéologie du fascisme.

« Quinze cent mille morts, disait récemment à la France une voix qu'on souhaiterait frivole, qui furent riches ou ouvriers, travailleurs manuels ou intellectuels, amis ou ennemis politiques, qui appartinrent à tous les partis, qui eurent toutes les croyances. La mort les a tous unis dans une seule tombe. » Est-ce assez caractéristique ? Comme l'on passe naturellement de l'idéologie de guerre à l'homélie fasciste I La voilà, leur Union Nationale, Union Sacrée, Front National ou n'importe ! Des tombes sur lesquelles discourent et grimacent les hommes qui se sont enrichis de tout ce sang répandu.

Oui, la France a fait l'expérience du fascisme, ou plutôt l'expérience d'une politique intérieure fasciste. Rien n'a manqué, ni la brutalité, ni l'inhumanité, ni la démagogie, ni l'idéologie frelatée. Tous les coups que l'on veut porter maintenant au prolétariat, il en a déjà subi l'épreuve, ce prolétariat embrigadé, décimé, gazé, fusillé, et surtout trompé, oh ! odieusement, cyniquement trompé. Du point de vue intérieur, la guerre a été pour la France la répétition générale du fascisme. Pendant quatre ans, le pays a été soumis à un régime fasciste, fasciste par son idéologie officielle, fasciste par son attitude envers le prolétariat. Ce régime de guerre n'était pas le fascisme complet, mais c'était, à l'usage et pour l'instruction des travailleurs, le meilleur équivalent qu'on en puisse trouver, exactement comme ces fauteuils animés de mouvements semblables à ceux d'une carlingue d'avion, qui permettent aux débutants de s'entraîner sans quitter la terre.

Ces petites réflexions sont dédiées aux gens, de moins en moins nombreux à ce qu'il semble, qui croient encore avec candeur que le fascisme n'est pas possible en France. N'attendons pas que nos fascistes placent d'eux-mêmes sur leur mauvaise marchandise l'étiquette qui lui convient. Le fascisme se prépare en France, et il est possible, puisque nous avons assisté à une répétition générale. A nous de veiller à ne pas laisser monter la « première », sous l'oeil des mêmes metteurs en scène, des mêmes cabotins et des mêmes bonimenteurs de toujours.

Jacques SOUSTELLE.

De ce que l'on vient de lire découlent immédiatement d'autres réflexions concernant non plus la guerre passée, mais une guerre à venir, toujours du point de vue « intérieur ». Mais c'est une autre histoire : nous y reviendrons.

mardi 7 février 2017

Recension de De la Sainte Russie à l'U.R.S.S. (1938)



DE LA SAINTE-RUSSIE A L'U. R. S. S., par Georges Friedmann. (Editions de la N. R. F.)

[La Nouvelle Revue Française, octobre 1938, p. 670-674]

On remplirait bien des bibliothèques avec les ouvrages consacrés à l'U. R. S. S. Qui n'a voulu, après un séjour long ou bref au pays des Soviets, encore tout palpitant de ses expériences, conter au monde ses étonnements, son admiration, sa haine, voire sa « saison en Enfer » ? Mais les études sérieuses sont plus rares. Si le livre de Friedmann retient et attache, c'est d'abord qu'il est sérieux, qu'il résulte d'un contact approfondi et prolongé avec la réalité soviétique, qu'il est exempt en même temps de tout pédantisme ; c'est ensuite qu'il est construit sur le thème qu'annonce son titre : la confrontation de la Russie tsariste et de l'Union soviétique.

Bien des reproches faits à l'U. R. S. S. relèvent de la même psychologie d'Occidental infatué que le « Comment peut-on être Persan ? » On oublie trop que l'U. R. S. S. s'appelait Russie et ce qu'était la Russie il y a si peu de temps. Il faut remercier Friedmann d'avoir jeté à nouveau une vive lumière, en un chapitre saisissant, sur cette vieille face terreuse de la Sainte-Russie — visage souillé et bon, marqué par la peur, l'ivrognerie et la simplicité du cœur, — où nul ne pouvait voir transparaître les traits d'un komsomol d'aujourd'hui. Friedmann dépeint très justement l'ancienne société russe, avec ses castes de nobles, de prêtres, de marchands, de moujiks, d'ouvriers ; au sommet, le Tsar, dont les paysans attendent encore, naïvement, l'Oukase aux Lettres d'Or qui leur donnera les terres. A Petrograd, à Moscou, la volonté révolutionnaire se durcit en quelques noyaux ouvriers. Mais, à considérer l'énorme étendue de la terre russe et les millions de moujiks que la « Puissance des Ténèbres » y enchaîne sous le double empire du pope et de la vodka, on mesure tout le poids de la lourde pâte humaine que le levain bolchevik a dû faire fermenter. Je regretterai seulement que Friedmann ait parlé des paysans russes exclusivement, sans mentionner ces « primitifs » colonisés par l'Empire tsariste, Ouzbeks, Bouriates, Toungouz, etc., dont la rapide intégration à l'U. R. S. S. dans le développement de leurs cultures nationales n'est pas un des phénomènes les moins étonnants de ces vingt années.

En tout cas, on s'imagine aisément combien les habitudes et attitudes psychologiques de la vie moderne, de l'industrie, pouvaient heurter celles du peuple russe d'alors, — de la vieille Russie. Qui a vécu dans des pays non-machinistes sait bien que la notion de l'heure exacte est une acquisition récente et limitée à certaines aires du globe. Au lieu d'invoquer quelque hypostase comme « l'âme slave », mieux vaut parler des habitudes pré-révolutionnaires (que sont vingt ans pour un peuple ?) pour comprendre certaines pertes de temps, certains défauts d'organisation, le goût pour le razgavor au sein même de la tâche urgente. C'est dans cette perspective que l'on saisit mieux, aussi, ce que peut signifier de profondément nouveau, de bouleversant pour le peuple russe, un mot d'ordre comme le « maîtriser la technique » de Staline. Edifier une industrie en U. R. S. S., cela ne veut pas dire seulement transformer le pays, mais en rénover profondément les masses humaines. L'industrie est chargée de briser, d'anéantir jusque dans les réflexes des hommes tout ce qui reste du Moyen-Age russe.

Friedmann, à travers une analyse très fouillée de la pédagogie, de l'enseignement technique et de la psychologie du travail en U. R. S. S. — coupée par une évocation de la vieille ville de Nijni-Novgorod (Gorki) face à l'énorme Auto-Stroï — présente un tableau de cette lutte pour la maîtrise de la technique. Il la voit beaucoup moins du côté de la technique elle-même (production) que du côté de l'homme (qualification). Il décrit l'élévation du niveau technique et culturel du travailleur industriel à travers les « tournants » et les créations de ces dernières années. L'enseignement, presque nié au profit du travail manuel au début, après la révolution, s'attache maintenant à réaliser la synthèse de la culture technique et de la culture générale. (...)

Pour comprendre l'U. R. S. S., a-t-on dit, il faut savoir qu'elle s'appelait la Sainte Russie ; il faut savoir aussi, ajoute Friedmann, que le fascisme est apparu en Allemagne et en Italie, qu'il a des alliés en Extrême-Orient, qu'il a déclenché depuis deux ans une guerre atroce pour conquérir l'Espagne. La réalité présente de l'Union soviétique est pour ainsi dire suspendue entre la vieille Puissance des Ténèbres et le nouveau cauchemar sanglant. L'édification du « socialisme en un seul pays », la Russie, fait de ce pays le but désigné d'une agression sans doute inévitable. De là, le « communisme de paix » qui doit retarder le plus possible la déflagration et tendre dès maintenant toutes les forces du pays en vue d'un conflit gigantesque ; de là, à l'extérieur, la rentrée dans la S. D. N., les pactes avec des puissances non-socialistes, mais non-fascistes, comme la France ; à l'intérieur, la culture d'une élite intellectuelle et technique, le renforcement de la natalité, le développement d'un patriotisme (à base socialiste et non nationale, dans un Etat à nationalités multiples), et enfin le culte de celui qui dirige toute cette phase de la révolution, Staline.

Tout cela peut plaire ou non, exalter ou non, surprendre ou rassurer ; mais le reflet des faits dans notre esprit ne change rien à ces faits nécessaires. Ce qui importe, aux yeux de Friedmann, c'est que la course de vitesse engagée désormais entre le socialisme soviétique et la guerre soit gagnée par le peuple russe et par ses chefs : « S'il parvient (le socialisme) à enfoncer des racines économiques, techniques et humaines assez solides avant le déclenchement de la prochaine guerre mondiale, l' « époque stalinienne » aura vraiment été un coup de génie ».

Le livre de Friedmann ne relève ni de l'apologétique dénuée de perspective historique, ni de la méthode des petits papiers dont les « révélations », noyées dans un pathos fasciste, servent à combattre l'U. R. S. S. avant d'applaudir à l'assassinat de l'Espagne. « Il ne s'agit pas de Paradis, écrit Friedmann, mais de bien mieux que cela : un effort gigantesque sur terre vers le bonheur et la culture, dressé contre toutes les embûches des êtres et des choses dans un pays des plus arriérés, dans une époque où le grand capital, derrière le masque du fascisme, suscite à travers le monde des formes d'oppression singulièrement habiles et cruelles. » (...)

JACQUES SOUSTELLE

vendredi 27 janvier 2017

La protection du patrimoine artistique espagnol par les républicains (1938)



LA PROTECTION DU PATRIMOINE ARTISTIQUE ESPAGNOL PAR LES REPUBLICAINS


[Commune, n° 56, avril 1938, p. 1001-1003]

(...)

Certes, il serait sot de nier ce que José Renau reconnaît sans peine, à savoir que la nature même de la guerre portait le peuple à s'en prendre à des édifices ou à des biens appartenant aux responsables de l'invasion. Mais, ce qu'il est hypocrite de taire, c'est que le gouvernement espagnol s'est jugé aussitôt responsable du sort des collections privées que leurs propriétaires avaient abandonnées, souvent pour rejoindre le territoire occupé par les fascistes. Aussi les Juntas s'occupèrent-elles immédiatement de dénombrer ces œuvres d'art, de les recueillir et de les protéger. La direction des Beaux-Arts plaça ces œuvres d'art sous la protection du peuple espagnol, et le peuple a répondu à son appel. N'a-t-on pas vu des miliciens, des paysans, parcourir de longs trajets, souvent au péril de leur vie, pour apporter aux Juntas quelque chromo ou quelque statuette de plâtre qu'ils prenaient pour des objets de valeur ?

Pour donner une idée de l'ampleur des travaux ainsi réalisés en pleine guerre, qu'il suffise de rappeler qu'à elle seule la Junta de Madrid a réussi à sauver plus de 10.000 toiles, 300 tapis et 100.000 objets d'art divers dès les premiers temps de la rébellion. On y remarque notamment 51 Goyas, 11 Grecos, 13 Zurbarans, 9 Titiens, des Velasquez, des Murillos, etc. ; sans parler de plus de 500.000 volumes précieux et d'innombrables archives d'une valeur inappréciable pour l'historien.

Cependant, la guerre se prolongeant et s'aggravant par suite de l'intervention étrangère, il devenait urgent d'évacuer les œuvres d'art situées près du front, et notamment celles de Madrid. La puissance des bombes aériennes obligeait à dissimuler ces œuvres dans des caves telles que celles de la Banque d'Espagne. Or, ces caves, non aménagées à cet effet, risquaient d'endommager les tableaux par suite de leur humidité. Les bombardements devenaient trop intenses et trop fréquents. Dès le mois de novembre 1936, le transport des œuvres d'art à Valence est décidé. Tâche extraordinairement délicate et dangereuse, si l'on songe aux précautions qu'il fallait prendre pour le transport de ces pièces inestimables, par des routes qui se trouvaient souvent sous le feu de l'ennemi.

Entre le 14 et le 25 novembre, l'aviation fasciste bombardait le Prado, le Palais de Liria, la Bibliothèque nationale, et l'Académie de San-Fernando. Tous ces édifices, heureusement, avaient été déjà évacués, à l'exception du Palais de Liria. Ce dernier fut la proie des flammes, mais les miliciens du Cinquième Régiment parvinrent à arracher au brasier les trésors qu'il contenait. Emballés soigneusement, tableaux et autres objets quittèrent Madrid par la route, dans des camions, « en des moments critiques où un camion valait autant que tout autre élément de combat », comme le rappelle opportunément J. Renau. Pour éviter de les détériorer, on ne dépassait pas 15 km à l'heure. Il fallait 32 heures pour couvrir la distance de Madrid à Valence. Des éléments militaires motorisés accompagnaient les convois, qui circulaient la nuit, tous feux éteints, sous la menace constante des avions. A Valence, un édifice parut particulièrement désigné pour recevoir ces œuvres d'art. Les Tours de Serranos sont une forteresse gothique d'une construction excessivement massive et robuste, qui fut renforcée par tous les moyens appropriés. Couches de protection, contre-voûtes et contre-portes, ignifugation, organisation de l'extinction des incendies, étude chimique des effets produits par les bombes et les gaz, tous les moyens techniques et scientifiques ont été mis en œuvre avec une science et une conscience admirables.

Rien ne saurait honorer davantage l'Espagne que cette œuvre de protection du patrimoine de civilisation, — patrimoine national et mondial — réalisée au milieu des plus grands dangers par ses techniciens et ses savants. Il importe que chacun en soit instruit, car elle constitue le meilleur des témoignages contre les accusations hypocrites que lancent contre leurs victimes les auteurs mêmes des destructions et des incendies.

Jacques SOUSTELLE,
sous-directeur du Musée de l'homme
au Palais du Trocadéro.

lundi 23 janvier 2017

Musées de plein air (1936)



MUSEES DE PLEIN AIR

par
JACQUES SOUSTELLE

[Regards, n° 136, 20 août 1936]

Il y a, dans la ville où j'ai passé mon enfance (une des plus grandes villes du pays), un musée régional. Qui veut connaître le passé de la cité, les mœurs populaires depuis un siècle, les métiers et les arts traditionnels de la province, doit forcément y faire visite.

On l'a logé, ce Musée, dans une aile d'un vieux bâtiment plein de charme mais fort dissimulé dans la vieille ville. Deux agents de police prêtés par la municipalité servent de gardiens. Les salles, faiblement éclairées par des fenêtres à meneaux, laissent deviner plutôt qu'elles ne les présentent, des trésors un peu poussiéreux. Il y a les souvenirs de la Grande Révolution : bonnets phrygiens, estampes, certificats de civisme, cartes de sections. Il y a les rubans et les cannes des confréries de compagnonnage, les équerres et les compas du Tour de France (qui n'était pas cycliste en ce temps-là) et surtout, pour moi au moins, il y a l'inestimable témoignage de l'intelligence pratique et du labeur délicat de nos pères: les outils, les machines, les métiers des vieux ouvriers et des vieux artisans.

Chacune de ces pièces est un chef-d'œuvre (beaucoup sont effectivement des « chefs-d'œuvre » fabriqués par des apprentis pour devenir compagnons) et quand on les regarde on dit instinctivement  : voilà des gens qui savaient travailler. C'est une leçon de choses.

Mais c'est une leçon que personne pour ainsi dire ne vient écouter, ou voir, car dans un Musée ce sont les objets qui doivent parler d'eux-mêmes. Personne ne dérange les deux agents. Qui songerait à parcourir les sinuosités des ruelles pour aboutir à un Musée dont l'existence est presque inconnue. et qui n'est ouvert que deux fois par semaine ? Qui voudrait lutter contre la semi-obscurité qui enveloppe l'entassement des objets ?

Alors il arrive ceci : voilà une province de France (et elle n'est pas seule dans ce cas, croyez-le) qui n'a pas un seul endroit, un seul lieu convenable, clair, aéré, bien vivant, où elle puisse se voir elle-même, se retrouver elle-même dans son histoire et dans son présent. Cette province, comme chaque province de notre pays, a créé une forme particulière de culture, des modes de vie qui la distinguent des autres provinces, des métiers et des produits qui sont à elle tout spécialement. Mais ses habitants ne le savent pas. Qui le sait ? Quelques érudits, sans autre audience que les sociétés locales.

Qu'on nous laisse rêver un peu : voici ce que je verrais. Au cœur de cette région-là, non loin de la ville qui en est le centre vital, dans un site bien abrité, bien calme, il y aurait une, cinq, dix maisons à quelque distance les unes des autres, séparées par des prés et des jardins. L'une serait une ferme de petits paysans comme il y en a dans cette cette province-là ; dans une autre, on apercevrait les métiers d'un artisan prêts à battre ; plus loin serait l'exploitation de l'éleveur. Toutes les activités caractéristiques de la région seraient représentées, elles vivraient tout simplement sous les yeux des visiteurs.

Et enfin il y aurait une maison parmi les autres, une maison simple et gaie qui s'appellerait : Auberge de la Jeunesse. Parce que ce Musée de plein air régional serait un parc de repos et de culture, un but de promenade vers lequel se dirigeraient les jeunes gens pour y camper dès le samedi soir et les jours de fête. Les jeunes des autres régions du pays, voyageant, allant d'une Auberge de Jeunesse à une autre, trouveraient partout le suc le plus précieux de chaque terroir de France, distillé pour eux par le Musée de plein air.

Mais est-ce là un rêve ? Il s'en faut bien. Car si en France nous en sommes encore à rêver de telles choses, ailleurs on réalise. L'Europe du Nord, Hollande et pays scandinaves, a su faire au Musée de plein air la place qui lui est due dans l'organisation des loisirs. Skansen en Suède est un chef-d'œuvre du genre et une leçon.

Ce n'est pas un musée régional, mais national, c'est-à-dire qu'il groupe dans un immense parc accidenté, des spécimens de toutes les cultures régionales, de tous les types locaux de maisons, d'églises, de fermes, de maisons de ville, d'ateliers. Chaque maison est meublée exactement comme elle doit l'être dans son village et on voit circuler entre les fermes des paysannes à bonnets de dentelle. Il y a même une famille de Lapons qu'on amène du Nord, et qu'on change périodiquement pour qu'elle soit bien « nature ». Tout le pays est là, et des milliers de visiteurs se promènent incessamment dans le parc, y prennent leurs repas, y passent des journées sans se lasser, et apprennent à connaître la Suède par la vue, par le toucher, concrètement, mieux que s'ils lisaient toute une bibliothèque.

Il y a donc, on le voit, deux sortes de Musées de plein air : musées de synthèse, réunissant toute la culture populaire d'un pays ; musées locaux, régionaux. Pour l'instant, au point où nous en sommes en France, c'est-à-dire à zéro, le plus urgent et aussi le plus réalisable, c'est de mettre sur pied des Musées de plein air régionaux.

L'Etat, les collectivités (départements, communes) possèdent ou peuvent acquérir les terrains nécessaires. Il faut généralement un noyau : ferme, château, moulin, quelque bâtisse où l'on puisse installer provisoirement le Musée. Puis, l'Auberge de la Jeunesse, qui sera le centre de ralliement des « oiseaux-voyageurs » — et aussi, le moyen d'assurer économiquement la garde du Musée, en attendant mieux. Voilà le départ.

Il est clair que les organisations culturelles et populaires locales doivent entrer en branle. Qui oserait refuser un Musée régional aux gens de la région s'ils en veulent un ? Par contre s'ils ne s'y intéressaient pas, pourquoi en ferait-on ? Donc, en dernière analyse et comme toujours, tout dépend des masses organisées, des syndicats et en particulier des syndicats de l'enseignement, des Maisons de la Culture, des Auberges de Jeunesse, des Intellectuels antifascistes, des innombrables groupes (amis de Commune, « Savoir », etc...) et enfin de la nouvelle-née Association Populaire des Amis des Musées.

De ces efforts dépend l'éclosion, qui peut être prochaine et magnifique, de toute une moisson de parcs-musées ouverts à tous. Il faut que ceux qui travaillent à donner à notre peuple des instruments de culture collective (à commencer par le Ministre des Loisirs, M. Léo Lagrange) sentent une vaste poussée créatrice monter des masses elles-mêmes.

La notion d'une culture limitée à une « élite » de privilégiés est définitivement dépassée. La culture populaire vers laquelle il faut nous diriger, sur quelles bases l'édifier ?

Un élément qu'il ne faut pas oublier, qu'il serait dangereux d'oublier, c'est la vie locale, provinciale. Chaque province constitue une nuance originale qu'il serait désastreux de dédaigner, avec son art, ses coutumes, ses techniques, ses inventions, souvent sa langue : breton, provençal, ou les mal-nommés c patois a. Relier ce passé et ce présent de vie locale avec la lutte de tout le peuple de France pour un avenir meilleur, tel doit être un des buts toujours présents à notre esprit. Pour reprendre en le modifiant légèrement un des mots d'ordre de l'édification soviétique, une culture « socialiste par le fond » n'en doit pas moins être « régionale par la forme ».

Dans un pays lointain de l'Amérique espagnole, je me suis réjoui d'entendre les langages indiens retentir dans les meetings paysans, et je me réjouis d'entendre un communiste breton chanter la louange de son terroir et de sa langue.

Le Musée de plein air régional est une pièce nécessaire de la culture populaire. Il réveillera l'intérêt de chaque communauté locale pour elle-même. pour sa propre histoire et ses propres modes de vie ; on y viendra non pour s'instruire mais pour se promener au grand air, et on s'instruira tout de même. Les instituteurs y conduiront leurs classes, les Auberges de Jeunesse y abriteront de joyeuses bandes. On y donnera des fêtes populaires. On organisera des conférences-promenades. On rétablira la communication, trop souvent interrompue, entre l'homme des villes et la terre, entre l'homme d'aujourd'hui et son passé immédiat. On s'invitera d'un Musée à l'autre, de façon que tout le pays se connaisse lui-même.

L'an prochain, nous aurons à Paris le Musée français des Arts et Traditions populaires, résumé et synthèse de la vie de nos provinces. Après cette première réalisation, déjà en train, il faut les Musées régionaux, les Parcs-Musées, pour les masses et pour la jeunesse. Et espérons que bientôt on pourra entendre des phrases, aujourd'hui invraisemblables, comme celle-ci : « Demain nous passerons une bonne journée : nous irons au Musée ! »

Jacques SOUSTELLE.