vendredi 27 janvier 2017

La protection du patrimoine artistique espagnol par les républicains (1938)



LA PROTECTION DU PATRIMOINE ARTISTIQUE ESPAGNOL PAR LES REPUBLICAINS


[Commune, n° 56, avril 1938, p. 1001-1003]

(...)

Certes, il serait sot de nier ce que José Renau reconnaît sans peine, à savoir que la nature même de la guerre portait le peuple à s'en prendre à des édifices ou à des biens appartenant aux responsables de l'invasion. Mais, ce qu'il est hypocrite de taire, c'est que le gouvernement espagnol s'est jugé aussitôt responsable du sort des collections privées que leurs propriétaires avaient abandonnées, souvent pour rejoindre le territoire occupé par les fascistes. Aussi les Juntas s'occupèrent-elles immédiatement de dénombrer ces œuvres d'art, de les recueillir et de les protéger. La direction des Beaux-Arts plaça ces œuvres d'art sous la protection du peuple espagnol, et le peuple a répondu à son appel. N'a-t-on pas vu des miliciens, des paysans, parcourir de longs trajets, souvent au péril de leur vie, pour apporter aux Juntas quelque chromo ou quelque statuette de plâtre qu'ils prenaient pour des objets de valeur ?

Pour donner une idée de l'ampleur des travaux ainsi réalisés en pleine guerre, qu'il suffise de rappeler qu'à elle seule la Junta de Madrid a réussi à sauver plus de 10.000 toiles, 300 tapis et 100.000 objets d'art divers dès les premiers temps de la rébellion. On y remarque notamment 51 Goyas, 11 Grecos, 13 Zurbarans, 9 Titiens, des Velasquez, des Murillos, etc. ; sans parler de plus de 500.000 volumes précieux et d'innombrables archives d'une valeur inappréciable pour l'historien.

Cependant, la guerre se prolongeant et s'aggravant par suite de l'intervention étrangère, il devenait urgent d'évacuer les œuvres d'art situées près du front, et notamment celles de Madrid. La puissance des bombes aériennes obligeait à dissimuler ces œuvres dans des caves telles que celles de la Banque d'Espagne. Or, ces caves, non aménagées à cet effet, risquaient d'endommager les tableaux par suite de leur humidité. Les bombardements devenaient trop intenses et trop fréquents. Dès le mois de novembre 1936, le transport des œuvres d'art à Valence est décidé. Tâche extraordinairement délicate et dangereuse, si l'on songe aux précautions qu'il fallait prendre pour le transport de ces pièces inestimables, par des routes qui se trouvaient souvent sous le feu de l'ennemi.

Entre le 14 et le 25 novembre, l'aviation fasciste bombardait le Prado, le Palais de Liria, la Bibliothèque nationale, et l'Académie de San-Fernando. Tous ces édifices, heureusement, avaient été déjà évacués, à l'exception du Palais de Liria. Ce dernier fut la proie des flammes, mais les miliciens du Cinquième Régiment parvinrent à arracher au brasier les trésors qu'il contenait. Emballés soigneusement, tableaux et autres objets quittèrent Madrid par la route, dans des camions, « en des moments critiques où un camion valait autant que tout autre élément de combat », comme le rappelle opportunément J. Renau. Pour éviter de les détériorer, on ne dépassait pas 15 km à l'heure. Il fallait 32 heures pour couvrir la distance de Madrid à Valence. Des éléments militaires motorisés accompagnaient les convois, qui circulaient la nuit, tous feux éteints, sous la menace constante des avions. A Valence, un édifice parut particulièrement désigné pour recevoir ces œuvres d'art. Les Tours de Serranos sont une forteresse gothique d'une construction excessivement massive et robuste, qui fut renforcée par tous les moyens appropriés. Couches de protection, contre-voûtes et contre-portes, ignifugation, organisation de l'extinction des incendies, étude chimique des effets produits par les bombes et les gaz, tous les moyens techniques et scientifiques ont été mis en œuvre avec une science et une conscience admirables.

Rien ne saurait honorer davantage l'Espagne que cette œuvre de protection du patrimoine de civilisation, — patrimoine national et mondial — réalisée au milieu des plus grands dangers par ses techniciens et ses savants. Il importe que chacun en soit instruit, car elle constitue le meilleur des témoignages contre les accusations hypocrites que lancent contre leurs victimes les auteurs mêmes des destructions et des incendies.

Jacques SOUSTELLE,
sous-directeur du Musée de l'homme
au Palais du Trocadéro.