lundi 23 janvier 2017

Musées de plein air (1936)



MUSEES DE PLEIN AIR

par
JACQUES SOUSTELLE

[Regards, n° 136, 20 août 1936]

Il y a, dans la ville où j'ai passé mon enfance (une des plus grandes villes du pays), un musée régional. Qui veut connaître le passé de la cité, les mœurs populaires depuis un siècle, les métiers et les arts traditionnels de la province, doit forcément y faire visite.

On l'a logé, ce Musée, dans une aile d'un vieux bâtiment plein de charme mais fort dissimulé dans la vieille ville. Deux agents de police prêtés par la municipalité servent de gardiens. Les salles, faiblement éclairées par des fenêtres à meneaux, laissent deviner plutôt qu'elles ne les présentent, des trésors un peu poussiéreux. Il y a les souvenirs de la Grande Révolution : bonnets phrygiens, estampes, certificats de civisme, cartes de sections. Il y a les rubans et les cannes des confréries de compagnonnage, les équerres et les compas du Tour de France (qui n'était pas cycliste en ce temps-là) et surtout, pour moi au moins, il y a l'inestimable témoignage de l'intelligence pratique et du labeur délicat de nos pères: les outils, les machines, les métiers des vieux ouvriers et des vieux artisans.

Chacune de ces pièces est un chef-d'œuvre (beaucoup sont effectivement des « chefs-d'œuvre » fabriqués par des apprentis pour devenir compagnons) et quand on les regarde on dit instinctivement  : voilà des gens qui savaient travailler. C'est une leçon de choses.

Mais c'est une leçon que personne pour ainsi dire ne vient écouter, ou voir, car dans un Musée ce sont les objets qui doivent parler d'eux-mêmes. Personne ne dérange les deux agents. Qui songerait à parcourir les sinuosités des ruelles pour aboutir à un Musée dont l'existence est presque inconnue. et qui n'est ouvert que deux fois par semaine ? Qui voudrait lutter contre la semi-obscurité qui enveloppe l'entassement des objets ?

Alors il arrive ceci : voilà une province de France (et elle n'est pas seule dans ce cas, croyez-le) qui n'a pas un seul endroit, un seul lieu convenable, clair, aéré, bien vivant, où elle puisse se voir elle-même, se retrouver elle-même dans son histoire et dans son présent. Cette province, comme chaque province de notre pays, a créé une forme particulière de culture, des modes de vie qui la distinguent des autres provinces, des métiers et des produits qui sont à elle tout spécialement. Mais ses habitants ne le savent pas. Qui le sait ? Quelques érudits, sans autre audience que les sociétés locales.

Qu'on nous laisse rêver un peu : voici ce que je verrais. Au cœur de cette région-là, non loin de la ville qui en est le centre vital, dans un site bien abrité, bien calme, il y aurait une, cinq, dix maisons à quelque distance les unes des autres, séparées par des prés et des jardins. L'une serait une ferme de petits paysans comme il y en a dans cette cette province-là ; dans une autre, on apercevrait les métiers d'un artisan prêts à battre ; plus loin serait l'exploitation de l'éleveur. Toutes les activités caractéristiques de la région seraient représentées, elles vivraient tout simplement sous les yeux des visiteurs.

Et enfin il y aurait une maison parmi les autres, une maison simple et gaie qui s'appellerait : Auberge de la Jeunesse. Parce que ce Musée de plein air régional serait un parc de repos et de culture, un but de promenade vers lequel se dirigeraient les jeunes gens pour y camper dès le samedi soir et les jours de fête. Les jeunes des autres régions du pays, voyageant, allant d'une Auberge de Jeunesse à une autre, trouveraient partout le suc le plus précieux de chaque terroir de France, distillé pour eux par le Musée de plein air.

Mais est-ce là un rêve ? Il s'en faut bien. Car si en France nous en sommes encore à rêver de telles choses, ailleurs on réalise. L'Europe du Nord, Hollande et pays scandinaves, a su faire au Musée de plein air la place qui lui est due dans l'organisation des loisirs. Skansen en Suède est un chef-d'œuvre du genre et une leçon.

Ce n'est pas un musée régional, mais national, c'est-à-dire qu'il groupe dans un immense parc accidenté, des spécimens de toutes les cultures régionales, de tous les types locaux de maisons, d'églises, de fermes, de maisons de ville, d'ateliers. Chaque maison est meublée exactement comme elle doit l'être dans son village et on voit circuler entre les fermes des paysannes à bonnets de dentelle. Il y a même une famille de Lapons qu'on amène du Nord, et qu'on change périodiquement pour qu'elle soit bien « nature ». Tout le pays est là, et des milliers de visiteurs se promènent incessamment dans le parc, y prennent leurs repas, y passent des journées sans se lasser, et apprennent à connaître la Suède par la vue, par le toucher, concrètement, mieux que s'ils lisaient toute une bibliothèque.

Il y a donc, on le voit, deux sortes de Musées de plein air : musées de synthèse, réunissant toute la culture populaire d'un pays ; musées locaux, régionaux. Pour l'instant, au point où nous en sommes en France, c'est-à-dire à zéro, le plus urgent et aussi le plus réalisable, c'est de mettre sur pied des Musées de plein air régionaux.

L'Etat, les collectivités (départements, communes) possèdent ou peuvent acquérir les terrains nécessaires. Il faut généralement un noyau : ferme, château, moulin, quelque bâtisse où l'on puisse installer provisoirement le Musée. Puis, l'Auberge de la Jeunesse, qui sera le centre de ralliement des « oiseaux-voyageurs » — et aussi, le moyen d'assurer économiquement la garde du Musée, en attendant mieux. Voilà le départ.

Il est clair que les organisations culturelles et populaires locales doivent entrer en branle. Qui oserait refuser un Musée régional aux gens de la région s'ils en veulent un ? Par contre s'ils ne s'y intéressaient pas, pourquoi en ferait-on ? Donc, en dernière analyse et comme toujours, tout dépend des masses organisées, des syndicats et en particulier des syndicats de l'enseignement, des Maisons de la Culture, des Auberges de Jeunesse, des Intellectuels antifascistes, des innombrables groupes (amis de Commune, « Savoir », etc...) et enfin de la nouvelle-née Association Populaire des Amis des Musées.

De ces efforts dépend l'éclosion, qui peut être prochaine et magnifique, de toute une moisson de parcs-musées ouverts à tous. Il faut que ceux qui travaillent à donner à notre peuple des instruments de culture collective (à commencer par le Ministre des Loisirs, M. Léo Lagrange) sentent une vaste poussée créatrice monter des masses elles-mêmes.

La notion d'une culture limitée à une « élite » de privilégiés est définitivement dépassée. La culture populaire vers laquelle il faut nous diriger, sur quelles bases l'édifier ?

Un élément qu'il ne faut pas oublier, qu'il serait dangereux d'oublier, c'est la vie locale, provinciale. Chaque province constitue une nuance originale qu'il serait désastreux de dédaigner, avec son art, ses coutumes, ses techniques, ses inventions, souvent sa langue : breton, provençal, ou les mal-nommés c patois a. Relier ce passé et ce présent de vie locale avec la lutte de tout le peuple de France pour un avenir meilleur, tel doit être un des buts toujours présents à notre esprit. Pour reprendre en le modifiant légèrement un des mots d'ordre de l'édification soviétique, une culture « socialiste par le fond » n'en doit pas moins être « régionale par la forme ».

Dans un pays lointain de l'Amérique espagnole, je me suis réjoui d'entendre les langages indiens retentir dans les meetings paysans, et je me réjouis d'entendre un communiste breton chanter la louange de son terroir et de sa langue.

Le Musée de plein air régional est une pièce nécessaire de la culture populaire. Il réveillera l'intérêt de chaque communauté locale pour elle-même. pour sa propre histoire et ses propres modes de vie ; on y viendra non pour s'instruire mais pour se promener au grand air, et on s'instruira tout de même. Les instituteurs y conduiront leurs classes, les Auberges de Jeunesse y abriteront de joyeuses bandes. On y donnera des fêtes populaires. On organisera des conférences-promenades. On rétablira la communication, trop souvent interrompue, entre l'homme des villes et la terre, entre l'homme d'aujourd'hui et son passé immédiat. On s'invitera d'un Musée à l'autre, de façon que tout le pays se connaisse lui-même.

L'an prochain, nous aurons à Paris le Musée français des Arts et Traditions populaires, résumé et synthèse de la vie de nos provinces. Après cette première réalisation, déjà en train, il faut les Musées régionaux, les Parcs-Musées, pour les masses et pour la jeunesse. Et espérons que bientôt on pourra entendre des phrases, aujourd'hui invraisemblables, comme celle-ci : « Demain nous passerons une bonne journée : nous irons au Musée ! »

Jacques SOUSTELLE.