mardi 7 février 2017

Recension de De la Sainte Russie à l'U.R.S.S. (1938)



DE LA SAINTE-RUSSIE A L'U. R. S. S., par Georges Friedmann. (Editions de la N. R. F.)

[La Nouvelle Revue Française, octobre 1938, p. 670-674]

On remplirait bien des bibliothèques avec les ouvrages consacrés à l'U. R. S. S. Qui n'a voulu, après un séjour long ou bref au pays des Soviets, encore tout palpitant de ses expériences, conter au monde ses étonnements, son admiration, sa haine, voire sa « saison en Enfer » ? Mais les études sérieuses sont plus rares. Si le livre de Friedmann retient et attache, c'est d'abord qu'il est sérieux, qu'il résulte d'un contact approfondi et prolongé avec la réalité soviétique, qu'il est exempt en même temps de tout pédantisme ; c'est ensuite qu'il est construit sur le thème qu'annonce son titre : la confrontation de la Russie tsariste et de l'Union soviétique.

Bien des reproches faits à l'U. R. S. S. relèvent de la même psychologie d'Occidental infatué que le « Comment peut-on être Persan ? » On oublie trop que l'U. R. S. S. s'appelait Russie et ce qu'était la Russie il y a si peu de temps. Il faut remercier Friedmann d'avoir jeté à nouveau une vive lumière, en un chapitre saisissant, sur cette vieille face terreuse de la Sainte-Russie — visage souillé et bon, marqué par la peur, l'ivrognerie et la simplicité du cœur, — où nul ne pouvait voir transparaître les traits d'un komsomol d'aujourd'hui. Friedmann dépeint très justement l'ancienne société russe, avec ses castes de nobles, de prêtres, de marchands, de moujiks, d'ouvriers ; au sommet, le Tsar, dont les paysans attendent encore, naïvement, l'Oukase aux Lettres d'Or qui leur donnera les terres. A Petrograd, à Moscou, la volonté révolutionnaire se durcit en quelques noyaux ouvriers. Mais, à considérer l'énorme étendue de la terre russe et les millions de moujiks que la « Puissance des Ténèbres » y enchaîne sous le double empire du pope et de la vodka, on mesure tout le poids de la lourde pâte humaine que le levain bolchevik a dû faire fermenter. Je regretterai seulement que Friedmann ait parlé des paysans russes exclusivement, sans mentionner ces « primitifs » colonisés par l'Empire tsariste, Ouzbeks, Bouriates, Toungouz, etc., dont la rapide intégration à l'U. R. S. S. dans le développement de leurs cultures nationales n'est pas un des phénomènes les moins étonnants de ces vingt années.

En tout cas, on s'imagine aisément combien les habitudes et attitudes psychologiques de la vie moderne, de l'industrie, pouvaient heurter celles du peuple russe d'alors, — de la vieille Russie. Qui a vécu dans des pays non-machinistes sait bien que la notion de l'heure exacte est une acquisition récente et limitée à certaines aires du globe. Au lieu d'invoquer quelque hypostase comme « l'âme slave », mieux vaut parler des habitudes pré-révolutionnaires (que sont vingt ans pour un peuple ?) pour comprendre certaines pertes de temps, certains défauts d'organisation, le goût pour le razgavor au sein même de la tâche urgente. C'est dans cette perspective que l'on saisit mieux, aussi, ce que peut signifier de profondément nouveau, de bouleversant pour le peuple russe, un mot d'ordre comme le « maîtriser la technique » de Staline. Edifier une industrie en U. R. S. S., cela ne veut pas dire seulement transformer le pays, mais en rénover profondément les masses humaines. L'industrie est chargée de briser, d'anéantir jusque dans les réflexes des hommes tout ce qui reste du Moyen-Age russe.

Friedmann, à travers une analyse très fouillée de la pédagogie, de l'enseignement technique et de la psychologie du travail en U. R. S. S. — coupée par une évocation de la vieille ville de Nijni-Novgorod (Gorki) face à l'énorme Auto-Stroï — présente un tableau de cette lutte pour la maîtrise de la technique. Il la voit beaucoup moins du côté de la technique elle-même (production) que du côté de l'homme (qualification). Il décrit l'élévation du niveau technique et culturel du travailleur industriel à travers les « tournants » et les créations de ces dernières années. L'enseignement, presque nié au profit du travail manuel au début, après la révolution, s'attache maintenant à réaliser la synthèse de la culture technique et de la culture générale. (...)

Pour comprendre l'U. R. S. S., a-t-on dit, il faut savoir qu'elle s'appelait la Sainte Russie ; il faut savoir aussi, ajoute Friedmann, que le fascisme est apparu en Allemagne et en Italie, qu'il a des alliés en Extrême-Orient, qu'il a déclenché depuis deux ans une guerre atroce pour conquérir l'Espagne. La réalité présente de l'Union soviétique est pour ainsi dire suspendue entre la vieille Puissance des Ténèbres et le nouveau cauchemar sanglant. L'édification du « socialisme en un seul pays », la Russie, fait de ce pays le but désigné d'une agression sans doute inévitable. De là, le « communisme de paix » qui doit retarder le plus possible la déflagration et tendre dès maintenant toutes les forces du pays en vue d'un conflit gigantesque ; de là, à l'extérieur, la rentrée dans la S. D. N., les pactes avec des puissances non-socialistes, mais non-fascistes, comme la France ; à l'intérieur, la culture d'une élite intellectuelle et technique, le renforcement de la natalité, le développement d'un patriotisme (à base socialiste et non nationale, dans un Etat à nationalités multiples), et enfin le culte de celui qui dirige toute cette phase de la révolution, Staline.

Tout cela peut plaire ou non, exalter ou non, surprendre ou rassurer ; mais le reflet des faits dans notre esprit ne change rien à ces faits nécessaires. Ce qui importe, aux yeux de Friedmann, c'est que la course de vitesse engagée désormais entre le socialisme soviétique et la guerre soit gagnée par le peuple russe et par ses chefs : « S'il parvient (le socialisme) à enfoncer des racines économiques, techniques et humaines assez solides avant le déclenchement de la prochaine guerre mondiale, l' « époque stalinienne » aura vraiment été un coup de génie ».

Le livre de Friedmann ne relève ni de l'apologétique dénuée de perspective historique, ni de la méthode des petits papiers dont les « révélations », noyées dans un pathos fasciste, servent à combattre l'U. R. S. S. avant d'applaudir à l'assassinat de l'Espagne. « Il ne s'agit pas de Paradis, écrit Friedmann, mais de bien mieux que cela : un effort gigantesque sur terre vers le bonheur et la culture, dressé contre toutes les embûches des êtres et des choses dans un pays des plus arriérés, dans une époque où le grand capital, derrière le masque du fascisme, suscite à travers le monde des formes d'oppression singulièrement habiles et cruelles. » (...)

JACQUES SOUSTELLE