vendredi 17 mars 2017

Répétition générale du fascisme (1934)



REPETITION GENERALE DU FASCISME

A ceux qui disent
« le fascisme n'est pas possible en France »

[Spartacus, n° 1, 7 décembre 1934, p. 7]

La démocratie bourgeoisie, si mensongère qu'elle soit, laisse pourtant un certain jeu à la machinerie sociale. La classe opprimée peut faire entendre sa voix. Bien qu'au milieu des pires difficultés, la presse indépendante peut vivre à côté de la presse vénale. Le prolétariat dispose d'une assez grande liberté de mouvement pour acquérir des connaissances théoriques grâce à la littérature doctrinale des partis ouvriers, et pour s'aguerrir dans la pratique des grèves et des manifestations de masse. Cet état de choses correspond à une période où le capitalisme se sent assez sûr de lui-même pour ne pas se rendre impopulaire par des mesures violentes, et pour ne pas prélever sur son profit les frais d'un énorme appareil de surveillance et de répression. Persuadé, au fond, que « ça n'ira pas loin », l'Etat capitaliste, sous sa forme démocratique, laisse se dérouler, tout au moins partiellement, la lutte des classes.

Le fascisme, au contraire, se caractérise par la négation absolue, forcenée, de la lutte des classes. Négation théorique, répression pratique. Les « penseurs » du régime proclament la faillite du marxisme ; leur évangile est la collaboration des classes, ou plutôt leur abolition au sein d'une unité, qui, à ce qu'on prétend, fait disparaître à jamais leur antagonisme : nation, communauté raciale des hitlériens. Pendant ce temps, les capitalistes assument les frais de milices, armées de mouchards, de briseurs et de grèves et de sbires ; le corporatisme étouffe les revendications ouvrières, les gardes fascistes matraquent et tuent, les tribunaux d'exception condamnent : du beau travail.

Ce n'est pas tout, le fascisme, c'est la tyrannie du capitalisme, mais d'un capitalisme instruit. Les fascistes ont connu le socialisme ; souvent ce sont d'anciens socialistes (Mussolini). Par suite, ils ne tombent pas dans l'erreur de sous-estimer les masses. Ils savent quelles forces résident en elles, et cherchent à les gagner : d'où une prodigieuse démagogie et un énorme développement de la propagande. Le grand art du fascisme (et ce par quoi il diffère de n'importe quel régime d'autorité), c'est de faire passer les opprimés du côté des oppresseurs. A la répression physique s'ajoute la pression morale, l'hypocrite et menteuse déclamation qui retourne contre leur propre classe des travailleurs aveuglés.

Récapitulons :

En théorie : négation de l'existence même des classes et par conséquent de leurs luttes.

En pratique : répression totale ; désorganisation du mouvement ouvrier ; développement énorme de la police politique ; tribunaux d'exception. Enfin, propagande intense et effrontément mensongère ; autrement dit, « bourrage de crâne ».

A lire cette liste, est-ce qu'il ne vous vient pas cette idée : « J'ai déjà vu ça quelque part ? » Oui, camarades, vous l'avez vu. Quand ? De 1914 à 1918. Où ? En France. (Salut, terre d'élection de toutes les libertés !)

Ici, qu'on n'interprète pas trop vite. Guerre n'est pas fascisme, fascisme n'est pas guerre ; ce sont deux réactions distinctes du capitalisme à deux situations objectives distinctes. Notamment, et c'est une différence énorme, les masses, en temps de guerre, sont armées. Tout ce que je veux faire admettre maintenant, c'est que guerre et fascisme, par un de leurs aspects, coïncident ou tout au moins s'équivalent. La guerre crée à l'intérieur des pays belligérants un régime équivalent à celui que crée le fascisme en temps de paix.

Ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas la guerre avec ses répercussions internationales, ce n'est pas la guerre en dehors ; ce qui nous intéresse, ce dont tous les travailleurs doivent se faire une idée nette en s'aidant de leurs souvenirs ou des souvenirs de leurs aînés, c'est la guerre vue du dedans, la guerre dans ses résultats intérieurs.

Recul général du mouvement ouvrier, censure qui bâillonne la presse, législation d'exception, répression féroce ; le mouchardage et la délation élevés au rang d'une vertu, les pourvoyeurs du poteau d'exécution travestis en héros ; les fusillades « pour l'exemple » (pour l'exemple !). En temps de guerre ce n'est plus le moment de plaisanter, de tolérer les distractions tapageuses d'une classe révoltée qui jouait à la petite révolution. Tu penses mal ? Censure. Tu agis mal ? La forteresse ou le poteau. Fini de rire : le capitalisme est devenu sérieux.

Sans doute un des grands avantages de la guerre, aux yeux de ceux qui la font faire par les autres, c'est précisément de pouvoir en finir d'un coup, sans formalités, avec la légalité démocratique, et de se trouver, du jour au lendemain, les maîtres irresponsables de millions d'hommes tenus sous la menace constante de la mort. (La guerre joue par là le même rôle que joue en temps de paix la provocation policière : « On peut enfin les boucler », pensent ces messieurs.)

Parmi les éléments du fascisme, il n'en est qu'un qui manque ici : les milices. C'est qu'en temps de guerre la classe dominante n'a même pas besoin de débourser un liard : elle recrute. Les troupes (les troupes noires s'il le faut) sont là pour réduire telle résistance, telle mutinerie. Et surtout, à l'intérieur même du système militaire, la lourde discipline, les châtiments inhumains, brisent les volontés. La nation militarisée, voilà le dernier mot de la politique bourgeoise, la solution rêvée de la question sociale.

Passons au domaine théorique : nous voici admis à pénétrer dans la sublime doctrine de l'Union Sacrée. Les classes ? Cela n'a jamais existé que dans l'imagination de Marx. La lutte des classes ? Morbide invention. Il n'y a pas de classes, il n'y a pas de partis, il n'y a pas de luttes internes, il n'y a que des Français unis pour sauver leur patrie. (Et voici que cette phrase éveille partout des échos : un vient de Lyon, l'autre de Tournefeuille.) L'intérêt de la patrie, c'est celui de tous les Français : « Que feriez-vous si vous aviez des patrons allemands au lieu de ces bons patrons français ? » disait-on aux ouvriers en 1914. Partout, l'Italie romaine de Mussolini, la race germanique de Hitler, la patrie française de nos Poincaré, c'est la même chose : une idole, un fantôme, au nom duquel on puisse nier la division de la société en classes. Par contre, si l'on nie les classes, on encense stupidement cette collectivité imaginaire dont est censé faire partie le prolétaire exploité : lui qui n'appartient qu'à sa classe ! La supériorité de la culture française remplace, ici, la supériorité du sang allemand outre-Rhin. Il s'agit toujours d'aveugler les travailleurs par des excitations chauvines, en leur donnant à croire que le seul fait d'appartenir à une nationalité déterminée fait d'eux les membres d'un peuple élu, élu dans son ensemble, généraux et soldats, possédants et dépossédés, maîtres et esclaves, sans distinction, tous frères, n'est-ce pas ? moi dans ma maison et toi dans les tranchées : chacun à sa place dans la grande communauté nationale. Telle est l'idéologie de la guerre, et telle est l'idéologie du fascisme.

« Quinze cent mille morts, disait récemment à la France une voix qu'on souhaiterait frivole, qui furent riches ou ouvriers, travailleurs manuels ou intellectuels, amis ou ennemis politiques, qui appartinrent à tous les partis, qui eurent toutes les croyances. La mort les a tous unis dans une seule tombe. » Est-ce assez caractéristique ? Comme l'on passe naturellement de l'idéologie de guerre à l'homélie fasciste I La voilà, leur Union Nationale, Union Sacrée, Front National ou n'importe ! Des tombes sur lesquelles discourent et grimacent les hommes qui se sont enrichis de tout ce sang répandu.

Oui, la France a fait l'expérience du fascisme, ou plutôt l'expérience d'une politique intérieure fasciste. Rien n'a manqué, ni la brutalité, ni l'inhumanité, ni la démagogie, ni l'idéologie frelatée. Tous les coups que l'on veut porter maintenant au prolétariat, il en a déjà subi l'épreuve, ce prolétariat embrigadé, décimé, gazé, fusillé, et surtout trompé, oh ! odieusement, cyniquement trompé. Du point de vue intérieur, la guerre a été pour la France la répétition générale du fascisme. Pendant quatre ans, le pays a été soumis à un régime fasciste, fasciste par son idéologie officielle, fasciste par son attitude envers le prolétariat. Ce régime de guerre n'était pas le fascisme complet, mais c'était, à l'usage et pour l'instruction des travailleurs, le meilleur équivalent qu'on en puisse trouver, exactement comme ces fauteuils animés de mouvements semblables à ceux d'une carlingue d'avion, qui permettent aux débutants de s'entraîner sans quitter la terre.

Ces petites réflexions sont dédiées aux gens, de moins en moins nombreux à ce qu'il semble, qui croient encore avec candeur que le fascisme n'est pas possible en France. N'attendons pas que nos fascistes placent d'eux-mêmes sur leur mauvaise marchandise l'étiquette qui lui convient. Le fascisme se prépare en France, et il est possible, puisque nous avons assisté à une répétition générale. A nous de veiller à ne pas laisser monter la « première », sous l'oeil des mêmes metteurs en scène, des mêmes cabotins et des mêmes bonimenteurs de toujours.

Jacques SOUSTELLE.

De ce que l'on vient de lire découlent immédiatement d'autres réflexions concernant non plus la guerre passée, mais une guerre à venir, toujours du point de vue « intérieur ». Mais c'est une autre histoire : nous y reviendrons.