jeudi 25 mai 2017

Les Confréries chez les Paysans indigènes du Mexique (1937)



Les Confréries chez les Paysans indigènes du Mexique

par Jacques Soustelle

[Travaux du Ier Congrès international de folklore : tenu à Paris, du 23 au 28 août 1937 à l'Ecole du Louvre, Tours, Arrault et Cie, 1938, p. 238-240]

Les observations qui suivent se réfèrent spécialement aux Indiens de la famille Otomi-Pame qui peuplent le plateau central mexicain. Chez ces indigènes, il existe deux grandes catégories de sociétés, qu'on peut qualifier de confréries, et qui organisent, à des degrés divers, la vie rituelle et religieuse : ce sont les confréries de danse et les confréries de culte.

Les confréries de danse sont connues de tout le monde au Mexique ; il n'est pas de touriste qui n'ait eu l'occasion d'assister à une fête ou à une cérémonie qu'anime la présence de ces sociétés. Il y en a dans toutes les tribus. Leur but est de préparer un certain nombre de représentations à l'occasion des grandes fêtes régionales, comme le pèlerinage du Cerrito dans l'Etat de Mexico, ou nationales, comme la fête de la Vierge de Guadalupe. Je dis : « représentations », car ce qu'on appelle improprement « danse » s'apparente le plus souvent au théâtre, à un théâtre traditionnel, sur des thèmes connus de tous, et se déroulant d'une manière tout à fait stéréotypée.

Parmi les confréries que j'ai eu l'occasion d'observer, je citerai les confréries d'Apaches des Mazahuas et des Otomis, dont les membres dansent couronnés de plumes en faisant résonner des guitares en carapace de tatou ; celle des Maures et Chrétiens qui mime durant des journées entières les aventures de Charlemagne ; celle du petit Taureau qui représente avec une fougue extraordinaire la poursuite et le sacrifice d'un taureau sauvage ; celle des Femmes à cannes, confrérie de femmes mazahuas qui se réunissent dans l'église de leur village (Atlacomulco, Etat de Mexico) et frappent le sol à grands coups de cannes ferrées dont la poignée est munie de grelots.

Chacune de ces confréries de danse a un chef et une bannière. Le chef porte le titre de « capitaine » ou de « majordome ». Ses fonctions ne consistent pas seulement à conduire la danse ou la représentation, mais à organiser des répétitions, à veiller à ce que la troupe soit au complet et munie de tout son matériel ; mieux encore, c'est lui, le plus souvent, qui fabrique tout ce matériel et qui le conserve chez lui dans une sorte de chapelle, entre les cérémonies. Aucun membre de la confrérie ne peut garder ses vêtements rituels comme un bien personnel ; il est tenu de les déposer chez le capitaine.

Le capitaine des danses est un homme important dans le village. C'est souvent un des Indiens le plus riche — ou le moins pauvre — de la localité. Il reçoit sans cesse des visites, donne des leçons de danse ; il détient, comme je l'ai dit, les vêtements rituels, ainsi que le calendrier des fêtes.

D'où lui vient sa dignité ? A ce qu'il semble, la confrérie se constitue ou se perpétue par accord tacite entre les notables. Sans être élu, le capitaine n'exerce ses fonctions qu'avec le consentement, même inexprimé, des membres de la confrérie ; mais il les exerce très longtemps, on peut même dire à vie, en tout cas sans limite fixée d'avance.

Quant à la bannière, analogue à celle des confréries pieuses d'Europe, elle porte généralement en broderies d'or une image de la Vierge ou une croix, ainsi que le nom du village et celui des donateurs. Elle est confiée pendant les représentations à un des danseurs, qui l'agite au rythme de la musique. Contrairement aux confréries de danse, les confréries de culte sont peu connues et il n'est pas rare que les Indiens arrivent à cacher leur existence même aux métis mexicains qui habitent dans leur propre village. Elles ont des caractères plus ou moins ésotériques selon les endroits, mais toujours une tendance marquée au secret. J'ai pu en étudier chez les Otomis et chez les Atzincas ou Ocuiltèques. On ne les trouve que dans les villages très autonomes par rapport à la population mexicaine non indienne, dans les villages où les Indiens sont en très forte majorité.

Leur objet essentiel est d'assurer la continuité d'un culte et l'entretien d'un sanctuaire au nom et pour le bien de la communauté locale. Dans le village otomi de Santa Ana, il n'y a pas moins de 5 sanctuaires et autant de confréries. Ces sanctuaires sont hiérarchisés et les confréries aussi. Pour ne nous occuper que du sommet de cette hiérarchie, nous y trouvons un sanctuaire consacré à la divinité appelée Tsitâhmu, l'Honoré Grand Maître ; la confrérie qui lui est attachée se charge d'entretenir le sanctuaire, d'organiser une grande fête chaque année, de fournir au dieu des offrandes (consistant surtout en épis de maïs et en tabac). La renommée de l'Honoré Grand Maître est telle que des Indiens Nahuatl viennent de fort loin, de la région de Huauchinango, pour lui apporter des offrandes.

Les membres de la confrérie sont très peu nombreux : cinq ou six, et sont appelés Behtoni ; leur chef porte le titre de Tambehtoni, le Grand Behtoni. Mais leurs fonctions sont temporaires. Chaque année, le Comité Agrariste (élu lui-même par l'assemblée des paysans) nomme les membres et le chef de la confrérie. Du reste, si honorées qu'elles soient, ces fonctions sont onéreuses et pénibles, car c'est de leur argent et de leur peine que les Behtoni payent l'entretien du sanctuaire, des fêtes et autres obligations de leur charge. Ils sont tenus de se montrer magnifiques et généreux ; d'autre façon, ils perdraient la face et l'honneur. On retrouve la même coutume chez les Atzincas, où les « Majordomes » des confréries doivent tenir table ouverte et donner à manger à quiconque le leur demandera durant les fêtes.

Comme on le voit, les deux espèces de confréries sont très différentes l'une de l'autre. Les confréries de culte sont de véritables commissions spécialisées élues par la population, déléguées pour l'accomplissement de certains rites. Leurs membres deviennent de ce fait des prêtres temporaires représentant le village auprès des dieux.

Pour avoir une idée de l'origine de ces cultes, il faut se tourner vers des villages non centralisés, où la fonction religieuse, sacerdotale, est restée diffuse. Dans de nombreux villages ou hameaux otomis ou mazahuas de la région d'Ixtlahuaca, chaque famille possède un sanctuaire ou oratoire, centre d'un culte familial et de fêtes périodiques. Le trait essentiel de ce culte, c'est que chaque chef de famille, qui en est le prêtre, se lie avec d'autres hommes de la localité pour célébrer les fêtes avec leur aide, à charge pour lui de les aider à son tour. Chaque fête familiale est l'occasion de prestations massives et obligatoires de vivres et de boissons, en même temps que d'aide manuelle. Chaque village est pour ainsi dire couvert d'un réseau invisible d'obligations économico-religieuses dont la puissance contraignante est plus forte dans la conscience indigène que les liens même de parenté.

Sans atteindre au type classique du potlatch comme dans le N.-O. américain, étant donné qu'il n'y a pas destruction de richesses, ni même une véritable lutte, impossible d'ailleurs dans des tribus aussi pauvres, de tels phénomènes y font songer. Il faut souligner en tout cas l'importance de la notion de réciprocité obligatoire dans les dons, et celle de l'honneur qui s'attache à la magnificence de chaque fête. Si, de villages inorganiques et diffus comme le sont souvent les villages otomis, on passe à des villages centralisés comme celui dont nous parlions tout à l'heure, on passe en même temps du culte familial au culte de confrérie. Le sanctuaire est commun à tout le village ; la confrérie est une délégation des chefs de famille, contrôlée par eux. Le même sens de l'honneur y joue un rôle prépondérant. C'est sur la base très ancienne des cultes familiaux que se sont édifiés en certains endroits des confréries de culte.

Pour les confréries de danse, il est plus difficile de se prononcer. Certes, il semble exister des relations entre ces confréries et les cultes familiaux. Par exemple, le capitaine des danses d'un village mazahua était en même temps le possesseur du plus beau sanctuaire familial, et c'est dans ce sanctuaire qu'il conservait les vêtements de cérémonie de ses hommes ; la salle consacrée aux répétitions était comme l'antichambre de l'oratoire et décorée comme lui. Mais d'un autre côté, il y a de ces confréries dans des villages où l'on ne trouve aucune trace de culte familial semblable. En fait, d'une manière différente, selon les conditions locales préexistantes, c'est assurément une influence de l'Eglise catholique qui a joué, modifiant profondément la nature d'institutions indigènes. Cela nous amène à exposer en deux mots les rapports des confréries et de l'Eglise. Les prêtres catholiques qui vivent dans les campagnes favorisent assurément les confréries de danses, chrétiennes au moins en apparence ; ces confréries apportent leur pieuse contribution aux fêtes catholiques, elles constituent la principale « attraction » des pèlerinages.

Quelquefois sans doute un désaccord éclate : c'est ainsi que le curé d'Atlacomulco ayant voulu interdire aux Indiens de la confrérie du Petit Taureau le simulacre de sacrifice qu'ils célébraient dans l'église, faillit être victime de la fureur de la foule. Mais d'une façon générale, le clergé rural vit en bonne intelligence avec les confréries (...).