samedi 29 juin 2019

Interview à Combat (9 octobre 1947)



M. Jacques SOUSTELLE

Secrétaire général du Rassemblement du Peuple Français

déclare à “ Combat ” :

“ Le sort du Gouvernement est joué Le résultat de la consultation électorale ne sera qu'un élément parmi tant d'autres ”

Interview recueillie par Roger STEPHANE

[Combat, 9 octobre 1947]

Après la déclaration de M. Gabriel Cudenet, Combat publie aujourd'hui l'interview que M. Jacques Soustelle, secrétaire général du Rassemblement du Peuple français, a accordée à Roger Stéphane. Dans les jours qui viennent, d'autres « leaders » politiques, MM. Paul Reynaud, Jacques Duclos, Robert Lecourt et Guy Mollet préciseront la position de leurs partis à l'égard des problèmes de l'heure.

LE siège du Rassemblement Populaire Français est situé rue de Solférino, près de ce faubourg Saint-Germain, qui est, on le sait, le dernier refuge de la pensée conformiste. Je précise : il n'est qu'à côté de ce faubourg. En face de lui, l'hôtel de la Fédération des Fonctionnaires.

C'est un concierge un peu rogue, accompagné d'un jeune homme, qui m'ouvre la porte. Il paraît méfiant. Il me laisse néanmoins monter seul à l'étage du secrétaire général, où je trouve un monsieur vêtu de noir, avec des cheveux blancs, une moustache blanche et un air fort distingué. Je lui demande s'il attend le planton : c'est lui le planton. Il était de tradition, jadis, d'employer les sous-officiers en retraite. Je crains que les difficultés de l'existence ne contraignent les vieux officiers à chercher également quelque besogne reposante.

Je suis introduit dans le bureau de M. Jacques Soustelle quand en sort M. Le Provost de Launay, ancien président du Conseil municipal de Paris. Il ressemble à un général en retraite. Il est sans doute venu donner de paternels conseils aux novices qui constituent l'état-major du Rassemblement du Peuple Français.

En réalité, je ne sais pas si M. Jacques Soustelle est un novice. Né en 1912, élève de l'Ecole Normale supérieure, agrégé en philosophie en 1932, docteur ès-sciences, sous-directeur du Musée de l'Homme, il milita avant la guerre dans des organisations d'extrême-gauche, voisines du parti communiste. S'il ne fut pas certes indifférent au 6 Février (il sut y voir les prémisses du fascisme), il fut surtout indigné par l'agression italienne contre l'Ethiopie, par la non-intervention en Espagne, par Munich. La guerre a fait de ce militant de gauche un gaulliste ardent, de ce passionné de politique étrangère, le secrétaire d'un parti politique français. Il a trente-cinq ans, et il représente assez typiquement l'homme de trente-cinq ans. Il est brun, avec des lunettes, il a une forte carrure, et une voix vigoureuse. De toute apparence, il est convaincu de la validité de la cause qu'il défend.

La signification politique des élections municipales

Je commence par lui demander s'il attribuera une signification politique aux résultats des élections, s'il place donc la campagne électorale du R. P. F. sur le terrain de la politique générale.

— Je passe mon temps à déclarer que ces élections ont un caractère politique. C'est la loi électorale, qui, imposant la proportionnelle dans les communes de plus de 9.000 habitants, le veut ainsi. C'est pourquoi le M. R. P., qui a voté cette loi, nous paraît mal fondé à nier et à déplorer cette « politisation ». Le parti communiste, qui est la plus grande force organisée à part le R. P. F., est le premier à leur donner un sens politique quand il invite les électeurs à battre la réaction.

Quant aux thèmes de notre campagne, ils sont connus : nous nous plaçons sur le plan le plus élevé de l'intérêt national. Nous souhaitons que l'on fasse l'union française, cette union qu'évoqua le général dans son discours de Bordeaux. Nous souhaitons une stabilisation de la monnaie, la réduction des dépenses de l'Etat, la limitation du dirigisme, la remise au travail. Mais tout cela ne nous paraît possible que sous l'égide d'un Etat qui en soit un, d'un Etat impartial, indépendant des partis ».

— Est-ce à dire que vous souhaitez cette mise en veilleuse des partis ou cette création d'un grand parti unique ?

— Nous ne voulons pas de parti unique, nous sommes pluralistes.

Les libertés

— Votre venue au pouvoir ne portera donc pas atteinte aux libertés traditionnelles de la démocratie : liberté d'association, liberté de la presse ?

— Je suis, nous sommes formellement contre la censure, contre l'autorisation préalable, contre tout ce qui peut ressembler à l'asservissement de la presse. Sauf naturellement en cas de guerre et selon des modalités prévues.

— Et la liberté d'association ?

— C'est tout à fait une question de circonstances.

Revenant à la campagne électorale, je demande au secrétaire général du R. P. F. s'il entend évoquer les questions de politique étrangère.

— Nous souhaitons une politique nationale, indépendante. Soucieux de l'amitié américaine, nous entendons rester libres de dénoncer les gaffes du State Departement en ce qui concerne l'Allemagne. Gaffes dont sont souvent responsables d'ailleurs les mauvais renseignements diffusés par le Quai d'Orsay.

Je rappelle à mon interlocuteur que le général de Gaulle et M. Georges Bidault ont signé un traité d'alliance avec l'Union Soviétique en 1944.

— Ces accords ont été signés pour continuer la guerre et obvier au relèvement de l'Allemagne.

Mais nous mettons surtout l'accent sur l'organisation de l'Europe, d'une Europe qui s'étendrait de la frontière russe à l'Atlantique. Nous souhaiterions que la France prit l'initiative d'une Europe fédérale et de la lutte contre les autarcies nationales, contre les dirigistes nationalo-communautaires.

Revenant à la France, je demande à M. Jacques Soustelle s'il croit que les élections auront des répercussions sur la coalition gouvernementale.

— J'en doute. Je crois que le sort du Gouvernement est joué et le résultat de la consultation électorale ne sera qu'un élément parmi d'autres.

— Le R. P. F. présentera-t-il des listes dans toutes les communes ?

— Non. Seulement, dans toutes les communes de plus de 9.000 habitants. Je vous rappelle que le R. P. F. n'est pas un parti, mais un Rassemblement. C'est dire que sur ces listes voisineront, à côté de personnalités, apolitiques, des socialistes ou des radicaux.

Le R. P. F. et la réaction

— Ne craignez-vous pas d'avoir attiré autour de vous les éléments les plus réactionnaires de la province ?

Après avoir insisté sur le grand nombre d'ouvriers qui ont adhéré à son Rassemblement, M. Soustelle précise qu' « un bon nombre de fédérations sont dirigées par des hommes de gauche : celle de Tours par un socialiste, celle de Gironde par un radical, cette du Mans par un socialiste également ».

Avant de le quitter, je demande à M. Jacques Soustelle quelques précisions sur ses effectifs, et ses pronostics. Il affirme que le Rassemblement du Peuple Français compte plus d'un million d'adhérents. Quant aux pronostics, il ne veut guère s'aventurer.

— Nous espérons manifester une force, et ce, bien que les élections municipales ne soient qu'un miroir brisé.

J'ai comme l'impression que les intentions fondamentales de M. Jacques Soustelle : « Rassemblement des Français, révision de la Constitution », le dispensaient de préciser les méthodes, précisions sans lesquelles les programmes politiques risquent de n'être plus que facile phraséologie. Et c'est dans le choix des méthodes, que se reconnaît l'esprit démocratique.

Roger STEPHANE